L’intégration de cette communauté inattendue dans le village aura été une réussite. De nos jours encore, l’église de Leuville-sur-Orge est prêtée aux autorités géorgiennes orthodoxes pour les célébrations de mariages et les enterrements. On y trouve même une icône de la vierge de Cappadoce Sainte Nino, patronne des Géorgiens.
Le 26 mai 2001, à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance de la Géorgie, le maire de Leuville-sur-Orge a d’ailleurs annoncé la signature d’un protocole d’intention de jumelage entre Leuville-sur-Orge et la ville de Mtskhéta.
En Géorgie, le lieu est quasi-mythique. La mémoire collective s’est en partie forgée à travers lui. Symbole de la résistance à l’oppresseur russe, de l’indépendance d’une nation souvent décrite comme déchirée par les invasions successives, il représente aussi dans l’imaginaire collectif le courage et la passion pour la liberté dont se targuent les Géorgiens.

Splendeurs du château, va-et-vient incessant autour de ce lieu de mémoire : le mythe est planté. Mais la réalité est toute autre. Le village semble inhabité. Une femme croisée au hasard des rues indique «le château des Géorgiens».
Derrière la muraille qui l’entoure, le château fait peine à voir. Les carreaux sont sales, le mur décrépit.
A l’entrée du parc, une voiture blanche bringuebale sur le chemin. L’occupant de la voiture, un homme d’une cinquantaine d’années, toise d’un regard peu commode.
«C’est bien ici le musée géorgien ?» L’homme éclate de rire :
«Un musée géorgien ! C’est un foyer ici !» Il marmonne quelques mots dans sa barbe, puis redémarre brusquement.
Sur la pelouse faisant face au château se dresse un mât auquel sont suspendus deux drapeaux délavés : on devine un drapeau français, on en déduit un drapeau géorgien.
Une table de jardin et des chaises neuves sont sorties. Mais on devine des carreaux brisés et des portes cadenassées.
Secrétaire générale de l’Association du Foyer Géorgien, Ethéry Tsérétéli est une de ces femmes passionnantes qui font oublier en un rien de temps la désuétude du château. Elle relate l’histoire des lieux.
S’improvisant guide, Ethéry Tsérétéli ouvre les portes du grand salon. Les murs sont recouverts de photographies. Encadré par l’ancien et le nouveau drapeau géorgien, trône l’acte d’indépendance du 26 mai 1918. Juste au-dessus, le portrait de Noé Jordania, entouré des principaux membres de son gouvernement.

Figés dans leurs cadres, ces derniers confèrent à la pièce une atmosphère solennelle et désuète. Les vieilles photos, religieusement conservées, sont autant d’instants figés pour la postérité : une réception à l’Elysée ; le ministre des Affaires étrangères dans son fiacre ; le président et les membres du gouvernement en canotier, etc.
Ca et là, des symboles de la Géorgie : le Dideba, ancien hymne national modifié depuis la révolution des roses ; quelques poteries traditionnelles ; une corne à vin ; un grand Saint-Georges au mur.
En lieu et place d’un château, Leuville-sur-Orge donne à voir un pavillon de chasse d’un jaune passé, qui semblait se mourir doucement dans ses propres souvenirs. Mais, la rencontre avec Ethéry Tsérétéli fait ressurgir toute la vitalité d’une communauté géorgienne soudée par la mémoire commune.
«Malheureusement, la plus grande partie d’entre nous est maintenant enterrée dans le carré géorgien», confie-t-elle.
L’arrivée de Noé Jordania
En 1921, l’Armée Rouge envahit la Géorgie, trois ans après qu’elle a été proclamée pour la première fois République indépendante. Le Parlement réfugié à Batoumi vote alors l’exil du gouvernement, auquel la France offre l’asile politique.
Le 18 mars 1921, le président Noé Jordania, les membres du gouvernement, quelques parlementaires et leurs familles embarquent sur le navire Ernest Renan. Ils s’installent à Paris, où est créée l’Association Géorgienne en France.

Mais la vie est chère dans la capitale française. N’ayant pas les moyens de s’y établir définitivement, les émigrés se mettent en quête d’une propriété dans laquelle ils pourraient cohabiter.
Le 24 juin 1922, ils achètent sur les fonds de l’Etat géorgien le domaine de Leuville-sur-Orge, à 25 kilomètres de Paris : cinq hectares de terrain et un pavillon de chasse qui sera appelé le «château».
Une trentaine d’exilés vont y élire domicile, se partageant une quinzaine d’appartements et une pièce commune - le grand salon.
L’achat s’effectue sous le nom de Bénia Tchkhikvichvili, maire de Tbilissi et de Nicolas Djakeli. Leuville-sur-Orge est alors un petit village d’à peine un millier d’habitants.
Sans eau, ni électricité, la vie y est rude. Le retour au pays est de moins en moins probable, et les économies s’amenuisent. Pour subsister, les membres du gouvernement en exil cultivent leurs terres. Les témoignages de l’époque indiquent que l’on peut souvent voir le président Jordania et les membres de son gouvernement en train de travailler dans leur potager.
Ils y produisent des légumes régionaux, mais aussi géorgiens : haricots rouges, cornichons russes, etc. Certains de ces produits sont à leur tour cultivés par leurs voisins français – la culture des cornichons allant même jusqu’à alimenter l’industrie agroalimentaire de Paris et de sa région.

Le gouvernement qui siège désormais à Leuville-sur-Orge entretient des rapports étroits avec la résistance géorgienne. Lors des préparatifs du soulèvement national de 1924, le Comité pour l’Indépendance y envoie des émissaires pour appeler au combat.
L’insurrection contre le régime bolchevique commence à s’organiser lorsque B.Tchkhikvichvili, alors en Géorgie, est fusillé.
Le 10 février 1927, la Société Civile Immobilière « le Foyer Géorgien », créée par les membres des trois principaux partis politiques géorgiens, rachète le domaine par adjudication.
L’acte notarié précise que la propriété, acquise avec l’argent de l’Etat géorgien, reviendra à la Géorgie dès qu’elle aura recouvré son indépendance.
Après l’écrasement de l’insurrection de 1924, une partie des survivants s’exile à son tour. Ils élisent principalement domicile dans la région de Sochaux-Audincourt et à Paris. Leuville-sur-Orge devient alors un lieu d’accueil pour les immigrés géorgiens.
Dans les années 60, on dénombre ainsi, outre la trentaine d’habitants du château, quelques dizaines de Géorgiens dans les alentours de la commune.
La communauté entretient des liens très étroits avec la Géorgie. Une petite imprimerie est aménagée dans une dépendance du château. On y édite de nombreuses publications géorgiennes. L’imprimerie fermée, les journaux continuent à paraître. La dernière publication sera Gouchagui, dirigée par Giorgi Tsérétéli.
Le domaine appartient maintenant aux descendants des premiers propriétaires. Le château est donc occupé, mais il est délaissé pendant l’hiver. A la mort des premiers actionnaires de la Société Civile Immobilière, une association a été créée pour gérer la propriété.
L’Association du Foyer Géorgien organise visites, colloques et commémorations. Elle s’occupe également de l’entretien des tombes du «carré géorgien». Les exilés ont en effet tenu à être enterrés à Leuville-sur-Orge, dans le «carré géorgien» du cimetière communal acheté par l’Association Géorgienne en France.
S’y trouvent les tombes de Noé Jordania, du prince Kaikoshro Tcholokhachvili -héros du soulèvement national de 1924- et des premiers immigrés. Y reposent également des personnes dont les corps ont été «rapatriés» de l’étranger.
Aujourd’hui encore, lors des enterrements, le prêtre jette dans la fosse une poignée de terre géorgienne.
«Même nos os pensent à la Géorgie», indique une épitaphe sur l’une des tombes du «carré géorgien».
Le lieu reste empreint de nostalgie. On imagine sans peine le déroulement des commémorations de l’indépendance, dans le château. Elles doivent avoir des airs de retrouvailles et de fête de famille. Mais Leuville-sur-Orge, la petite Géorgie, soupire depuis toujours après la grande.
Pourtant, la Géorgie a recouvré son indépendance. Et si l’on en croit l’acte notarié, la propriété de Leuville-sur-Orge constituerait maintenant une parcelle de territoire géorgien sur le sol français. La validité juridique de la chose est bien sûr discutable, mais le symbole est fort : symbole des liens, essentiellement affectifs, entre le domaine de Leuville-sur-Orge et la Géorgie.