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Arménie / Etats-Unis : les épreuves de la coopération
Article paru dans l'édition du 18/01/2005


Par Annie JAFALIAN à Paris



Selon l’information communiquée par l’agence de presse ArmenPress, en date du 23 décembre 2004, les travaux de construction de la nouvelle ambassade des Etats-Unis en Arménie prendront fin au mois de mars 2005. Bâtie sur un terrain d’une superficie de neuf hectares, cette chancellerie représentera la plus grande mission diplomatique américaine au monde. Pour un certain nombre d’observateurs, ce projet, conclu en août 2001 et reposant sur un budget de 80 millions de dollars, serait la manifestation symbolique d’un intérêt croissant des Etats-Unis vis-à-vis de l’Arménie.



Enclavée, économiquement pauvre et faiblement peuplée, l’Arménie est toutefois présentée par les dirigeants américains comme un Etat important pour les Etats-Unis. Washington a poursuivi, depuis 1992, deux objectifs stratégiques à son égard. Le premier a consisté à promouvoir le règlement du conflit du Haut-Karabagh, dont l’Administration américaine assure la médiation dans le cadre du Groupe de Minsk de l’OSCE. Il s’est notamment agi, pour les Etats-Unis, de renforcer la sécurité de l’oléoduc voisin acheminant le pétrole d’Azerbaïdjan vers la Turquie. Washington a eu pour second objectif d’ancrer l’Arménie dans les structures de coopération euro-atlantiques et de favoriser son rapprochement avec la Turquie. L’ouverture des frontières économiques entre les deux pays a ainsi été l’un des principaux enjeux du rapprochement turco-arménien. Cette perspective s’est inscrite dans la logique du développement d’un axe est-ouest dans la région, encouragé par Washington afin de diversifier les relations des Etats de la zone par rapport à la Russie, tout en limitant le rôle de l’Iran.
























Face à l’intérêt manifesté par les Etats-Unis, l’Arménie a – sous la direction de son ministre des Affaires étrangères, Vartan Oskanian – mené une politique extérieure basée sur le concept de « complémentarité ». Certes, elle a développé ses liens avec les puissances régionales selon un axe nord-sud. Membre de l’organisation du traité de sécurité collective de la CEI, l’Arménie a considéré la Russie comme son partenaire stratégique majeur, le garant de sa sécurité. Quant à l’Iran, il représente – en dehors de la Géorgie – son seul lien physique avec le reste du monde. Mais Erevan a également renforcé et élargi ses relations avec Washington. Depuis 1992, le gouvernement arménien a bénéficié d’une aide globale de 1,4 milliard de dollars de la part de l’Administration américaine. Plus récemment, la coopération militaire entre l’Arménie et les Etats-Unis s’est intensifiée, notamment dans le cadre de la lutte anti-terroriste. L’Arménie a, par ailleurs, intégré le Partenariat pour la paix de l’OTAN. Cependant, à l'inverse de ses voisins géorgien et azerbaïdjanais, elle a officiellement déclaré ne pas avoir l’intention de devenir membre de l’Alliance atlantique. Elle a, en outre, adopté une position distincte de celle de Washington concernant la crise irakienne, plus proche de celle de Moscou et en partie motivée par ses préoccupations quant à la sécurité de la communauté arménienne vivant en Irak.

La nécessité d’aménager de nouveaux équilibres

Ayant développé des coopérations asymétriques avec les Etats-Unis, la Russie et l’Iran, l’Arménie semble avoir été – au cours de l’année 2004 – confrontée à des pressions indirectes de la part de Washington. En février 2004, l’Administration Bush a soumis au Congrès un budget en vertu duquel elle décidait, dans le cadre de ses programmes d’assistance étrangère, de rompre avec le principe de parité militaire entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Elle a en effet proposé, pour l’année fiscale 2005, d’accorder à l’Azerbaïdjan une aide militaire d’un montant 8,7 millions de dollars, alors que celle fournie à l’Arménie s’élèverait à 2,7 millions de dollars. Elle manifestait par là sa volonté de privilégier sa coopération avec Bakou en vue de promouvoir la lutte contre le terrorisme, les opérations de maintien de la paix et la sécurité des flux pétroliers. Les Etats-Unis ont également nommé, en avril 2004, l’ambassadeur Steven Mann au poste de négociateur spécial pour le Haut-Karabagh et les conflits eurasiens, signalant ainsi leur détermination à réactiver un processus de médiation paralysé par l’inertie des parties.

L’Arménie s’est, de fait, efforcée d’aménager de nouveaux équilibres stratégiques dans ses relations extérieures. A diverses occasions pendant l’année 2004, elle a fourni aux Etats-Unis les preuves de son engagement à contribuer, de même que la Géorgie et que l’Azerbaïdjan, aux opérations soutenues par l’OTAN. En février 2004, un peloton de 34 soldats arméniens a été déployé au Kosovo et intégré à la brigade multinationale Est, dirigée par le général américain Tod Carmony. En outre, le président Kotcharian a formellement proposé, au mois de septembre, d’envoyer 46 médecins, chauffeurs et membres du génie arméniens en Irak, dans le cadre de la division multinationale du Centre-Sud commandée par la Pologne. Provoquant un vif débat national, cette décision a eu pour objet – selon le ministre arménien de la Défense, Serge Sargsian – de rompre l’isolement régional de l’Arménie. Probablement encouragé par ces mesures ainsi que par les réactions de la diaspora arménienne établie à Washington, le Congrès américain a finalement voté un budget restaurant la parité militaire entre Erevan et Bakou. Il attribuera, en 2005, la somme identique de 5 millions de dollars à l’Arménie et à l’Azerbaïdjan au titre de l’assistance militaire à l’étranger.

La coordination des différents partenariats

Contrairement aux options stratégiques privilégiées par les Etats-Unis, l’Arménie a cependant consolidé son partenariat avec l’Iran, notamment dans le domaine énergétique. Selon le Département d’Etat américain, la réponse aux besoins de l’Arménie en la matière résidait dans le recours à des solutions internes, telles que le développement des énergies hydroélectrique et éolienne. En mai 2004, Erevan a préféré finaliser avec Téhéran un accord de livraison de gaz iranien à l’Arménie pour une durée de vingt ans. En novembre 2004, le gouvernement arménien a – dans cette perspective – officiellement lancé la construction d’un gazoduc reliant les deux pays. Parce qu’il a offert à l’Arménie la perspective concrète de consolider sa sécurité énergétique, cet événement a été célébré comme marquant une date historique pour la république. Cet accord permet à Erevan de diversifier ses sources d’importations par rapport à la Russie, et contribue à atténuer les effets de la guerre du Haut-Karabagh, en particulier ceux de l’embargo économique imposé par la Turquie et par l’Azerbaïdjan.

Parallèlement à ces décisions, la logique du partenariat russo-arménien, contestée en matière économique, n’a pas été remise en cause dans sa dimension militaire. Une partie des élites politiques et des médias arméniens, notamment issue des rangs de l’opposition, a déploré le fait que les compagnies russes ne réalisaient pas, selon eux, suffisamment d’investissements au sein de la république pour en assurer le développement. Les relations entre la Russie et l’Arménie se sont, par ailleurs, détériorées à l’issue des attentats de Beslan. La décision, adoptée par Vladimir Poutine en septembre 2004, de fermer la frontière entre l’Ossétie du nord et la Géorgie, s’est traduite par l’interruption de l’unique voie de communication routière entre les deux Etats russe et arménien. Elle a, de fait, privé l’Arménie des approvisionnements indispensables au fonctionnement de son économie. En revanche, la coopération militaire entre Erevan et Moscou n’a pas été discutée. Elle a, au contraire, été saluée dans le cadre des exercices militaires conjoints organisés en Arménie en août 2004.

En l’absence d’accord concernant le conflit du Haut-Karabagh, l’Arménie dispose d’une marge de manœuvre réduite dans le développement de sa politique étrangère. Pour assurer sa sécurité, elle doit composer tant avec les Etats-Unis qu’avec la Russie et l’Iran. L’épreuve diplomatique consistera, pour le gouvernement arménien, à trouver les moyens de préserver les intérêts de l’Arménie face à l’évolution des relations de Washington avec Moscou, Téhéran et Ankara. L’Administration américaine, quant à elle, accordera probablement une plus grande importance aux politiques intérieure et extérieure de l’Arménie afin de lever les derniers obstacles à la réalisation de ses objectifs stratégiques dans le Caucase.


Annie JAFALIAN est chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS, Paris).



© CAUCAZ.COM | Article paru dans l'édition du 18/01/2005 | Par Annie JAFALIAN


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