La tribune d'Aude Merlin
Article paru dans l'édition du 14/03/2005
Par Aude MERLIN, spécialiste du Nord-Caucase, doctorante à l’IEP de Paris. Co-auteure de Tchétchénie : une affaire intérieure? (éd. Autrement-CERI, 2005)
à Paris
Traduit en français par (translated by Michèle-Ann OKOLOTOWICZ)
Mort de Maskhadov : le choix de la guerre et de la radicalisation
Le refus des autorités russes de rendre à ses proches le corps du président Maskhadov est non seulement irrespectueux, mais irresponsable. Cette infraction à la plus élémentaire humanité, ainsi qu'aux coutumes tchétchènes qui accordent une très grande importance à ce que tout défunt soit enterré dans son village, risque de radicaliser la population tchétchène, sans parler des combattants.
Elu président tchétchène sous les auspices de l’OSCE en 1997, avec l’implication claire et active de la communauté internationale, et la bénédiction, à l’époque, de la Russie, Aslan Maskhadov ne cessait depuis 1999, date de la reprise de la guerre en Tchétchénie, d’appeler Moscou à des négociations. En février 2005, il avait encore montré sa détermination à conclure la paix en déclarant une trêve unilatérale de ses combattants -trêve qui avait été en effet observée.
De toute évidence, ces démarches en faveur de la paix ne convenaient pas au Kremlin. Il n’est désormais plus possible de croire à une quelconque volonté du Kremlin d’arrêter cette guerre qui dure depuis plus de cinq ans. Un message a clairement été donné par Moscou. Il montre à quel point la poursuite de la guerre et son exacerbation lui sont nécessaires. Au prix sanglant de dizaines de milliers de morts, de disparus et d’une dignité triplement brisée : celle du peuple tchétchène, mais aussi celles de la Russie et de l’Europe.
Quelques questions restent en suspens. Pourquoi est-ce Maskhadov, qui s’est retrouvé encerclé et tué - lui qui avait systématiquement condamné les actes terroristes, qui avait proposé, sans le moindre écho dans les chancelleries, un plan de paix « anti-terroriste » impliquant la communauté internationale - et non Bassaev qui, lui, avait revendiqué plusieurs opérations terroristes et pouvait, également être aisément localisé par des informateurs ?
Comment l’Europe peut-elle assumer sans la moindre honte sa propre lâcheté et sa complicité renouvelée de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ? Comment est-il possible qu’après avoir validé l’élection par le contrôle d’observateurs internationaux, elle n’ait plus accordé, dès 1999, le moindre crédit à Maskhadov, malgré les appels renouvelés de forces de la société civile occidentale en faveur d’actions des Etats occidentaux pour pousser à l’ouverture de négociations avec lui, qui continuait d’incarner la résistance, et était le seul président élu démocratiquement de toute l’histoire de la Tchétchénie post-soviétique ?
Comme toujours dans une situation de guerre et d’escalade de la violence, où souffrances et vengeances s’alimentent en spirale, la suppression de celui qui incarne la tendance modérée et appelle à la paix, prêt à la discussion et au compromis, réjouit ses ennemis sur deux fronts.
Dans le cas de la mort de Maskhadov, les grands gagnants de cette disparition sont le pouvoir russe, d’une part, et les franges les plus radicales de la résistance, d’autre part. En un mot, le parti de la guerre, contre le parti de la paix.
Cette victoire à deux vainqueurs reflète des tendances qui étaient déjà à l’œuvre dans l’entre-deux-guerres, entre 1996 et 1999, lorsque Maskhadov se trouvait pris en étau entre l’absence d’aide de Moscou pour construire un Etat en Tchétchénie et des groupes de Tchétchènes radicaux, souvent d’anciens chefs de guerre reconvertis en preneurs d’otages, et/ou attirés par la mouvance islamiste et les gains qu’ils pouvaient espérer en échange d’une allégeance au projet d’Etat théocratique.
Déjà, d’aucuns criaient à la faiblesse de Maskhadov. Et ses ennemis, d’un côté comme de l’autre, se découvraient d’opportuns intérêts communs. Cible de plusieurs attentats, fragilisé par les islamistes, en particulier en 1998, Maskhadov n’avait obtenu aucune aide du pouvoir fédéral pour les neutraliser, alors que son projet d’Etat était laïc et qu’il se disait prêt à des partages de compétences avec la Russie. En outre, la génération à laquelle il appartenait et son passé de militaire soviétique le rendaient apte à négocier avec les Russes de sa génération, porteurs du même héritage soviétique.
Aujourd’hui, les incertitudes sont nombreuses. Du point de vue de la résistance, le coup est terrible, les conclusions univoques. Le refus obstiné et aveugle de Moscou d’ouvrir des négociations avec celui qui les appelait de ses vœux, sans conditions, et continuait d’incarner la résistance (comme l’avait prouvé l’effectivité de la trêve), le choix de liquider la seule figure avec laquelle il était possible de négocier n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd.
L’option de la guerre apparaît aujourd’hui comme la seule possible. Sans espoir immédiat de négociations. Si l’on sait encore peu de choses sur le cheikh Abdoul-Khalim Sadoulev, le nouveau président indépendantiste qui remplace Aslan Maskhadov, les informations les plus diverses circulent le concernant. Que ce soit au sujet de sa provenance, de son passé de chef du Jamaat d’Argoun, de l’islam qu’il pratique et dont il a reçu les enseignements, de sa capacité à contrôler plusieurs milliers d’hommes y compris les plus radicaux, de ses relations avec le monde extérieur.
Une chose est sûre cependant. Sur fond d’une guerre de guérilla qui risque de repartir de plus belle, exactions et crimes de guerre ont de beaux jours devant eux en Tchétchénie, dans le silence toujours assourdissant de la communauté internationale si celle-ci ne daigne pas assumer ses responsabilités non seulement morales, mais également politiques. Avec un risque de plus en plus patent d’extension de la guerre à d’autres républiques du Caucase du Nord, comme l’a montré récemment et de façon renouvelée la multiplication des foyers de tensions et de violences au Daghestan, en Ingouchie et en Kabardino-Balkarie.
© CAUCAZ.COM | Article paru dans l'édition du 14/03/2005 | Par Aude MERLIN, spécialiste du Nord-Caucase, doctorante à l’IEP de Paris. Co-auteure de Tchétchénie : une affaire intérieure? (éd. Autrement-CERI, 2005)
|