Ils sont perplexes. Et déçus. Au dernier scrutin présidentiel de juin 2001, les quelque 8.000 Arméniens d’Ispahan avaient majoritairement donné leur voix au réformateur Khatami. Mais, le président sortant n’a pas tenu les promesses électorales qui l’avaient porté au pouvoir.
Résultat, au sein de la communauté arménienne d’Ispahan, comme partout ailleurs en Iran, le taux de participation à la présidentielle de juin prochain promet d’être faible. Le changement ? Ils voudraient bien y croire, mais il relève de la gageure.
« En 2001, j’ai fait le choix d’un vote de protestation contre l’aile conservatrice, en faveur de la gauche. Mais cette fois-ci, ce ne sera ni l’un, ni l’autre », souffle Manuche, arménienne originaire d’Abadan, dans la province du Khouzistan. Elle vient de donner la couleur. Celle d’un désintérêt endémique pour la politique iranienne.

Propriétaire d’une bijouterie dans le quartier de la Nouvelle Djolfa, Manuche appartient à cette classe moyenne libérale, souvent associée à une diaspora arménienne commerçante.
Parmi les Arméniens, les activités d’orfèvrerie restent pourtant minoritaires face à l’industrie des pièces mécaniques dans laquelle ils sont devenus maîtres. Exception faite de certaines fortunes, la communauté arménienne d’Ispahan tient en une classe moyenne, au niveau de vie plus confortable que la majorité des Iraniens de confession musulmane.
Rompus aux discours réformateurs sans lendemain, les Arméniens d’Iran, toutes classes confondues, boudent la politique nationale. Seuls les intérêts communautaires prévalent. De sorte que la Nouvelle Djolfa mise davantage sur le législatif que l’exécutif.

Robert Beglarian, représentant au Parlement des Arméniens du sud de l’Iran, l’un des deux députés arméniens élus à la Majlis aux dernières législatives début 2005, est d’ailleurs originaire d’Ispahan. « L’idéal serait qu’il suive le parcours de son prédécesseur, Georgik Abrahamian », lance Manuche.
Littéralement applaudi par la minorité arménienne d’Iran, « il a essayé de rééquilibrer la balance entre minorité et majorité, notamment sur la question du droit pénal, pour qu’un Arménien bénéficie de droits et peines identiques à ceux d’un Iranien musulman », admet-elle.
L’ex-député est également respecté pour avoir introduit des Arméniens dans les arcanes de l’administration centrale, régionale et municipale. Une première depuis la Révolution islamique de 1979.

Les yeux pétillants de malice, Manuche fait un aparté. Habituée à pourfendre un régime théocratique imposant un carcan trop étroit, elle admet que certaines minorités religieuses, la sienne en premier lieu, mais aussi les juifs et les zoroastriens, jouissent d’une liberté aussi exceptionnelle qu’inattendue au sein de la République islamique. Car les Arméniens pourraient bien passer pour des privilégiés dans ce régime à poigne.
Une identité endiguée, mais revendiquée jusque dans l’espace public

« Nous vivons comme les musulmans : nous devons travailler le dimanche et nous sommes soumis aux lois islamiques. Mais, le gouvernement nous accorde des jours fériés pour les fêtes religieuses les plus importantes comme Noël ou Pâques », raconte Levon, jeune étudiant arménien en arménologie à l’université d’Ispahan. Les mots sont clairs : le pouvoir central iranien pratique le jeu d’une tolérance sous contrôle.
A bien y regarder, la Nouvelle Djolfa fourmille de signes visibles d’une arménité affichée, voire d’un communautarisme exacerbé. Les ruelles du quartier abritent une dizaine d’églises, mais aussi une maternelle, une école primaire et un collège arméniens. Quant au farsi, il laisse parfois place à l’arménien, jusque sur les enseignes de certaines échoppes.

Situation ubuesque, des cafés arméniens branchés servent des « cafés turcs », tout en épinglant sur leurs murs des affiches célébrant le 90e anniversaire du génocide arménien de 1915.
Les femmes portent le voile islamique de rigueur, mais ici les tissus sont plus colorés qu’à l’accoutumée.
Il faut bien admettre que dans ce quartier, à l’image de l’ensemble du sud de la ville, les habitants sont traditionnellement plus bourgeois et libéraux que dans le nord d’Ispahan, plus pauvre. Les marques des voitures le corroborent. Les rares Mercedes, exception faite des voitures de police, se croisent ici, dans la Nouvelle Djolfa.

Mais le cœur de l’identité arménienne se situe ailleurs, dans la religion. L'Archevêque Babgen Vartabet Tsharian, parti pour l’occasion à Téhéran pour accueillir Catholicos II en visite en Iran, est une figure clé de la Nouvelle Djolfa.
On le croise habituellement dans la cour de l’église Saint-Sauveur. Un bijou d’architecture religieuse datant du 17e siècle, et, à en croire ses fervents admirateurs, l’une des plus belles églises du monde musulman.
« L’histoire de Saint-Sauveur est liée à celle des Arméniens d’Ispahan », explique Rima, enseignante de 33 ans. « La première chapelle a été construite en 1606, à l’époque où Shah Abbas 1er a fait émigrer de force 30.000 Arméniens, principalement des marchands, de l’actuel Nakhitchevan vers ce quartier d’Ispahan, alors capitale de la Perse. »
Dotée dès ses débuts d’une liberté religieuse totale, cette communauté marchande joue alors un rôle clé dans le commerce de la soie et d’épices, avec un vaste réseau de comptoirs entre l'Orient et l'Occident.
Menacés par l’émigration

Mais le passé doré de la Nouvelle Djolfa est révolu. Après la révolution islamique et l’arrivée au pouvoir de l'Imam Khomeini, la diaspora arménienne d’Ispahan et des environs a périclité. Beaucoup d’Arméniens ont émigré. A destination des Etats-Unis, du Canada, de l’Europe, parfois de l’Arménie. Malgré l'assouplissement sensible des dernières années du régime de Khatami, les conditions de vie incitent toujours les jeunes Arméniens au départ.
« Près de la moitié de la communauté arménienne s’est envolée pour Marseille et Los Angeles », continue Rima. Certains évoquent la présence actuelle de 200.000 Arméniens en Iran, d’autres, plus pessimistes, rabaissent le chiffre à 100.000. Et si la communauté de la Nouvelle Djolfa constitue une minorité historique, les 60.000 Arméniens de Téhéran forment aujourd’hui la communauté arménienne la plus dynamique d’Iran.

Rima redoute surtout la fuite des cerveaux. « La jeune génération a eu la chance d’accéder sans trop de difficulté aux bancs de l’université. Mais une fois diplômés, beaucoup préfèrent quitter le pays ». Elle-même reconnaît avoir songé, un temps, suivre le parcours de son frère et s’installer à Erevan, la capitale arménienne, ou à Shoushi au Haut-Karabakh.
Ceux qui sont restés ici, dans la Nouvelle Djolfa, vivent malgré tout au rythme de l’Arménie. « Je ne fais que regarder du coin de l’œil l’actualité iranienne. Je préfère suivre ce qui se passe à Erevan en regardant la télévision satellite », commente Levon.

Beaucoup se procurent également le quotidien arménien Aliq, édité à Téhéran et soumis comme partout en Iran à la censure et l'autocensure, ou plus rarement Asbarez publié aux Etats-Unis. Reste aussi le bouche à oreille, pratiqué au gré des rencontres dans les clubs de loisir strictement réservés aux Arméniens.
Aujourd’hui, le mot d’ordre en vogue dans la Nouvelle Djolfa est la préservation de l’identité arménienne. « On vit séparément des musulmans pour préserver notre culture. On essaye de limiter les relations avec l’extérieur au business », se défend Rima, sourire aux lèvres et caractère bien trempé. « Nous avons réussi à maintenir la cohésion de notre communauté depuis 400 ans. Il faut continuer ».