Dans les ruelles du centre-ville, le nom du bazar Rassouli circule. On peut s’y procurer du
taliak, l’opium en farsi, pour une bouchée de pain. Ce n’est un secret pour personne. Qu’ils soient commerçants de fripes en tout genre, vendeurs de kebabs ou épiciers : tous arrondissent les maigres fins de mois par le trafic d’opium.
Ceux-là ne s’adonnent pas au transit, mais à la vente aux consommateurs. « C’est moins risqué », annonce Kader, vendeur de mangues à la sauvette. « Si on se fait prendre avec plusieurs grammes sur nous, on peut s’en sortir avec une bonne ‘’amende’’ payée en sous-main ».
A Zahedan, comme partout ailleurs au Balouchistan, ce dérivé du pavot fait des ravages. Moins cher qu’une bouteille de vodka, l’opium est devenu un placebo à une vie insipide. Les indicateurs sociaux de cette région frontalière du Pakistan, à l’extrême est du pays, sont depuis trop longtemps dans le rouge. Le chômage est endémique. Et les trafics aisés.

Car les prix sont dérisoires, et les clients ne manquent pas. Trois grammes d’opium pakistanais s’achètent ici à 10.000 rials, soit un dollar environ. Un kilo pour 3.300.000 rials, soit 330 dollars. « Mais la qualité afghane de Kandahar ou Djalalabad est bien meilleure. Le cartel de l’opium entre l’Afghanistan et l’Iran est plus développé car le gouvernement de Karzaï ne contrôle plus rien », explique Latif, 27 ans, dans une des tchaïkhana de la ville. « L’opium en provenance du Balouchistan pakistanais est souvent coupé avec du sucre ».
De l’opium moins cher qu’un verre de whisky
Latif passe pour l’un des fins connaisseurs du commerce de l’opium dans la région. Les yeux bridés, le menton arrondi, il porte le visage de ses origines. Ses parents sont nés au Turkménistan voisin, à 1.000 kilomètres d’ici.
Ce soir-là en verve, Latif dit connaître parfaitement Zahedan et son commerce d’opium. Pourtant il n’est ici qu’en « simple touriste ». Ainsi aime-t-il, avec cynisme, décrire ses visites récurrentes à Zahedan pour se fournir en opium et en shirah {autre dérivé du pavot, plus puissant}. Il fait partie de cette myriade de consommateurs d’opium que compte l’Iran.
« Le nombre d’opiomanes a considérablement grimpé depuis l’arrivée au pouvoir des conservateurs en 1979 », accuse-t-il. « Les mollahs ont interdit la consommation d’alcool. Aujourd’hui, les jeunes se fournissent plus facilement en opium qu’en whisky. Quant au gouvernement, il ferme les yeux sur la consommation de drogues car tout le monde sait qu’il n’y a pas meilleure arme pour avilir un peuple que de l’endormir ».

Le trafic d’opium est pourtant sévèrement combattu dans la région. Téhéran a mis en place une quinzaine de barrages militaires et de patrouilles volantes de police sur les principales routes menant à Zahedan, depuis Ispahan ou Mashhad. Mais, l’effet dissuasif de fouilles au corps et de contrôle systématique des véhicules bute sur les limites de surveillance d’un territoire gigantesque.
Le transit de drogue existe bel et bien. « Il y a deux ans, un dénommé Saed s’est fait prendre à Gorgan, près de la mer Caspienne, avec 300 kg d’opium. Aujourd’hui, il est libre. Il n’est resté qu’un mois sous les verrous », soupire Latif. Le trafiquant aurait profité de la faiblesse des autorités locales, par goût des prébendes.
A dos de chameaux
Zahedan est au coeur du trafic d’opium desservant tout l’Iran. Les routes du cartel de l’opium iranien et européen ne peuvent la contourner. La ville dessert aussi bien le nord que le centre du pays. « Les trafiquants spécialisés dans la vente d’opium aux Iraniens passent par Taybad, Khaft, Torbat, Mashhad, Gorgan, puis les rives de la Caspienne, avant d’inonder le marché iranien », indique Latif. Quant à l’opium à destination du marché européen, il passerait par Téhéran, Tabriz, puis la Turquie.

« Certains trafiquants transportent la marchandise de Zahedan jusque la ville de Bam, à dos de chameaux », raconte Maadi, revendeur du sud de la ville, dans une arrière-salle de restaurant. « La traversée des déserts du Dasht-e Kavir et Dasht-e Lut est bien moins risquée et surveillée. Ensuite, ils font transiter l’opium en voiture jusqu’à Kerman, et à nouveau à dos de chameaux jusqu’à Mehriz, près de Yazd. Une fois Mehriz passée, les risques sont déjà moins élevés ».
Les chameaux ne peuvent parcourir qu’une centaine de kilomètres maximum par jour. Les trafics sont donc hasardeux au regard des contrôles de police et des distances à parcourir. Mais les profits sont incommensurables. Rien qu’à Téhéran, le gramme d’opium se revendra déjà trois fois son prix d’achat à Zahedan. Et encore bien plus en Europe.
Autre plaque tournante de l’opium, la ville de Zabol, à une heure de route de Zahedan, est plus enclavée, rendant les trafics particulièrement ardus. Mais les prix y sont effarants. « Là-bas, pour un dollar, il est possible de se procurer cinq grammes d’opium afghan », précise Maadi. Il se vante de connaître les prix du marché de la drogue sur le bout des doigts. « Pour le même prix, tu peux acheter deux grammes d’héroïne afghane ou six de hachich pakistanais ».
Dépendance

Comment un tel trafic, y compris à destination d’une consommation privée, peut-il avoir pignon sur rue et perdurer en toute impunité ? « Les policiers de Zahedan sont originaires d’ici. Ils ferment les yeux et participent à leur manière au cartel », dénonce Maadi. A ses côtés, son ami Mohammed explique qu’il fume de l’opium et du shirah depuis l’âge de 21 ans. « J’ai commencé à en fumer lors de mon service militaire. Depuis, en six ans, je n’ai jamais été pris par la police ». Son père ne fume plus la shirah. Comme beaucoup d’opiomanes foncièrement dépendants, il la mâche. Huit grammes par jour. « C’est pour soulager son arthrose et son diabète ».
La discussion s’embrase. Les accusations fusent. A qui la faute d’une jeunesse sous le joug de l’opium ? Pourquoi les autorités ne jugulent pas le sous-emploi ? Puis, le ton décent. La plaisanterie revient. Les tabous tombent. On parle même de sexe. « La plupart des hommes fument l’opium pour ses vertus aphrodisiaques et passer un bon quart d’heure devant la chaîne XXL ou en bonne compagnie », s’amuse Maadi, sourire aux lèvres. Et de rajouter aussitôt que sa femme est, elle, une musulmane pratiquante. « Elle lit le Coran ». La discussion pourrait être décalée. Elle est du moins symbolique d’une société déglinguée.