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L'AUTEUR

Thierry COVILLE

Economiste au Centre d'Observation Economique de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris (CCIP) et chercheur associé au département Monde iranien du CNRS.
 
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L’économie iranienne, rupture ou continuité ? - Tribune de Thierry Coville
Article paru dans l'édition du 17/10/2005


Par Thierry COVILLE à Paris



L’élection de Mahmoud Ahmadinedjâd à la présidence de la République islamique d’Iran, en juillet dernier, a suscité nombre d’inquiétudes au sein du secteur privé iranien, ainsi que dans les milieux d’affaires travaillant -ou désireux de travailler- avec l’Iran. Quid de la politique économique du nouveau gouvernement : l’Iran d'Ahmadinedjâd naviguera-t-elle entre ouverture économique et mesures "populistes" ?



L’ancien maire de Téhéran a mené sa campagne présidentielle autour de la justice sociale et de la lutte contre la pauvreté, le chômage, la corruption et les mafias dans le secteur pétrolier. De tels objectifs ont pu faire craindre un arrêt de la politique graduelle d’ouverture de l’économie iranienne menée depuis 2000.

Par ailleurs, l’appartenance du nouveau président à ce que l’on peut appeler l’extrême droite iranienne, alliée à sa volonté de retrouver les idéaux de la Révolution islamique, pouvait laisser présager un isolement accru du pays sur la scène internationale, endommageant de fait l’ouverture économique iranienne. Ces craintes ont d’ailleurs conduit à une fuite des capitaux d’Iran vers Dubaï et à une chute de la Bourse de Téhéran depuis cette élection.

Entre populisme et realpolitik

Face à cette situation, que va faire le nouveau gouvernement ? Il est évident qu’il existe dans les familles politiques soutenant Ahmadinedjâd, des groupes prêts à mener des politiques populistes et privilégiant l’objectif de justice sociale au mépris, s’il le faut, des lois économiques. Il ne faut pas oublier que le Hezbollah iranien a été initialement influencé par la pensée de Shariati, un des grands idéologues de l’opposition au Shah, qui proposait une version marxiste et tiers-mondiste de l’islam.

Par ailleurs, les autorités actuelles bénéficient d’une situation financière et politique favorable et peuvent toujours utiliser les réserves du Fonds de Stabilisation Pétrolier pour financer des mesures sociales. De telles pratiques seraient contraires au règlement du Fonds de Stabilisation Pétrolier. Cependant qui, aujourd’hui, irait protester contre les conservateurs qui contrôlent toutes les institutions ?

Enfin, un certain nombre de députés idéologiquement proches du président comme Ahmad Tavakoli veulent que le gouvernement prennent des mesures pour réduire les taux d’intérêt des banques. Ce dernier désire également réexaminer les contrats passés avec les investisseurs étrangers dans les secteurs du pétrole, de la pétrochimie et des télécommunications.

Toutefois, on constate que les personnalités ayant des responsabilités dans le secteur économique au sein de l’appareil gouvernemental comme Dânesh Jafari, le nouveau ministre de l’Economie, ne sont pas des révolutionnaires et même plutôt des experts favorables à la poursuite de la politique d’ouverture de l’économie. Il faut savoir que les conservateurs iraniens ne forment pas un parti politique homogène. D’ailleurs, avant l’élection présidentielle, Hashemi-Rafsandjani, le candidat malheureux, avait obtenu le soutien de près de 180 députés (sur 290). Or, Rafsandjani était partisan d’une poursuite de la politique d’ouverture économique.

De même, la haute technocratie iranienne, qui fait tourner le pays depuis la Révolution, et qui a su convaincre la plupart des dirigeants du régime qui ont travaillé avec elle de la nécessité de moderniser l’économie, fera aussi tout pour empêcher que la politique économique « déraille ».

De nombreux experts ont ainsi réagi dès la nomination du nouveau président. Ils ont souligné le danger d’un maintien des subventions et, plus généralement, d’une politique budgétaire trop laxiste qui pourrait conduire à une accélération de l’inflation, et donc aggraver les tensions sociales.

Des investissements étrangers nécessaires

Par ailleurs, il ne faut sans doute pas dramatiser outre mesure les réticences manifestées en Iran vis-à-vis de l’investissement étranger. D’une part, il s’agissait parfois d’une interrogation légitime - surtout dans un pays aussi nationaliste ! - sur l’impact de tel ou tel projet de joint-venture sur l’économie iranienne. Dans d’autres cas, le problème provenait surtout du choix du partenaire iranien par l’investisseur étranger. Au total, il ne faut pas oublier que toutes les mesures prises ces dernières années, pour ouvrir l’économie iranienne, ont été décidées sur la base d’un consensus dans lequel toutes les fractions se sont exprimées. Cela signifie que l’extrême droite iranienne et le Guide ont accepté cette ouverture économique. Ils ne vont donc pas la refuser aujourd’hui. Le régime est pragmatique et sait qu’il a besoin de la technologie étrangère pour moderniser son industrie.

Les premières semaines du nouveau gouvernement reflètent cette continuité. Des rumeurs circulent bien quant au fait que les membres du réseau « Rafsandjani » -et notamment ses enfants- ont été obligés de quitter les postes de direction qu’ils occupaient dans le secteur public. Mais cette pratique est courante en Iran, chaque changement à la tête du pays entraînant dans l’ensemble des organisations publiques le départ des proches de l’ancien pouvoir et l’arrivée du réseau du nouveau. Et il n’est pas du tout sûr que ces changements dans les organigrammes signifient une disparition de la corruption, un certain nombre de réseaux conservateurs ayant fait leurs preuves dans ce domaine !

D’autre part, le projet de construction d’un deuxième réseau de téléphonie mobile avec prise de participation de la société turque Turkcell a été abandonné, d’après les autorités iraniennes. Toutefois, cet évènement ne signifie pas un refus de l’investissement étranger puisque des discussions avec la société sud-africaine MTN ont été engagées pour ce même projet. Enfin, des propos tenus quant à d’éventuelles sanctions économiques et pétrolières (embargo) vis-à-vis des pays européens (Allemagne, France, Royaume-Uni) favorables à la présentation du dossier nucléaire iranien au Conseil de sécurité de l’ONU ont aussi pu faire craindre à une politisation excessive de l’économie. Toutefois, même si la question du nucléaire est loin d’être réglée, on voit mal les autorités iraniennes, du fait de leur pragmatisme, s’engager dans une politique de rupture économique avec les pays européens même si des crises ponctuelles sont toujours possibles.

Mais plus fondamentalement, la principale difficulté du gouvernement actuel va être de rester fidèle à ses promesses de campagne. Ainsi, le coût des subventions pour les finances publiques est de plus en plus insupportable. Cela a poussé le Parlement à présenter un projet de loi qui viserait à rationner le montant d’essence subventionnée qu’un automobiliste pourrait consommer. Une telle loi, si elle était votée, serait perçue par de nombreux électeurs comme une trahison des promesses de campagne. De même, la poursuite de la politique de privatisation et d’ouverture à l’investissement étranger commencée sous le gouvernement précédent pourraient conduire à une hausse du chômage.

Le gouvernement actuel risque d’être coincé entre son discours pré-électoral et la nécessité de réformer les structures de l’économie iranienne. Dans ce contexte, il est possible que la politique économique menée ces prochains mois soit un mélange de politique d’ouverture économique et de mesures « populistes » financées par les revenus pétroliers. La capacité du gouvernement de ne pas décevoir ses électeurs tout en regagnant la confiance du secteur privé dépendra de l’équilibre qui sera trouvé entre ces deux types de politique.



© CAUCAZ.COM | Article paru dans l'édition du 17/10/2005 | Par Thierry COVILLE


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