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  © Manifestation organisée à Akhalkalaki le 13 mars 2005 par le mouvement Djavakhk uni (banderole : "Stabilité au Djavakhk, intégrité [territoriale] de la Géorgie !!!")
 
 
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Les Arméniens de Djavakhétie dos au mur ?
Article paru dans l'édition du 13/12/2005


Par Albertine GIAN à Akhalkalaki



Ils requièrent la médiation de l'Union européenne et des structures internationales compétentes de défense des droits de l'homme dans le face-à-face qui les oppose au pouvoir central géorgien. L'enjeu identitaire serait au cœur du problème en Djavakhétie, région majoritairement peuplée d'Arméniens.



Vahag Tchakhalian, 23 ans, est président de "l'Union sportive et culturelle de la jeunesse du Djavakhk". Il est à l'origine de la création, en mars 2005, de l'alliance des représentants des villages et des villes ainsi que des organisations de Samtskhe-Djavakhétie, au sein du mouvement "Djavakhk uni".
Les objectifs principaux de l'organisation sont la préservation de la communauté arménienne grâce à la sauvegarde de sa culture séculaire, sa langue et de l'Eglise apostolique, ainsi que la défense des droits des Arméniens de Djavakhétie et le développement socio-économique de la région.
A l'instar du Conseil des organisations arméniennes de Samtskhe-Djavakhétie auquel elle participe, l'alliance du "Djavakhk uni" opte pour l'autonomie régionale, seule solution juridique à avoir retenu l'attention de tous dans le but de prémunir la communauté arménienne notamment contre un nationalisme géorgien assimilateur et contre le danger que peut représenter le renforcement de la présence turque en Djavakhétie.
Parallèlement, il est urgent de résorber le marasme économique dans lequel se trouve la Djavakhétie, afin de stopper l'émigration de sa population vers la Russie. L'enjeu est démographique, culturel, économique et social. C'est un combat sur tous les fronts que doivent livrer seuls les Arméniens de Djavakhétie. A l'horizon, les perspectives se font rares. Explications.


A quelles difficultés majeures est confrontée la population arménienne en Djavakhétie ?

En 1995, les autorités géorgiennes ont artificiellement divisé les zones densément peuplées d'Arméniens en différentes entités administratives ; ainsi le district de Tsalka, peuplé d'Arméniens, appartient à la province de Kvemo-Kartlie. A la place, le district de Bordjomi, principalement peuplé de Géorgiens et sans aucun rapport avec le Djavakhk, a été rattaché à la province de Samtskhe-Djavakhétie qui comprend précisément les districts d'Adigueni, d'Akhaltsikhe, d'Aspindza, d'Akhalkalaki et de Ninotsminda. Par conséquent, le pourcentage des populations arménienne et géorgienne dans la région est passé à 60% et 40%.

Dans les organismes publics, le pourcentage du personnel arménien est infiniment plus faible et ne correspond pas au pourcentage de la population arménienne. Ainsi, au sein de l'administration de la province, seulement deux personnes sur vingt sont des Arméniens. En outre, par rapport aux autres régions de Géorgie, le Djavakhk se trouve dans une situation socio-économique extrêmement difficile. Ici, les facteurs naturels objectifs (climat rude, basses températures, relief de haute montagne, etc.) n'influent pas autant que les facteurs subjectifs comme "la négligence" calculée des autorités géorgiennes envers les problèmes de la région (état déplorable des routes, obstacles douaniers, etc.) et l'étouffement d'une partie des initiatives entrepreneuriales des Arméniens.

Jusque récemment, alors qu'on ne recevait pas encore l'électricité d'Arménie, de fréquentes coupures se produisaient au Djavakhk. La ligne d'Arménie qui approvisionne la région en électricité n'a toujours pas été légalisée par le gouvernement géorgien. Le chômage dans la région atteint 100%, obligeant les hommes en quête de travail à émigrer en Russie, comme dans le passé au moment de la dissolution de l'URSS lorsqu'environ 25% de la population de la région ont émigré. Les autorités géorgiennes ont réduit au minimum les moyens destinés à la création de nouveaux emplois locaux.

Dès la période soviétique et surtout après la reconquête de l'indépendance, les multiples gouvernements qui se sont succédés en Géorgie ont poursuivi cette orientation politique, avec pour slogan "la Géorgie aux Géorgiens". Particulièrement en Samtskhe-Djavakhétie, cela se manifeste par l'aspiration des gouvernements à déloger en totalité les Arméniens de la région et à détruire leur culture. Pour concrétiser cette politique, ils usent de tous les moyens avec l'aide des autorités. Des orientations plus violentes et plus méthodiques ont été adoptées après la "révolution des roses" et l'accession au pouvoir de Mikhaïl Saakachvili.

Quatre récents événements en sont les témoignages. En juin 2005, la directrice de l'unique école arménienne d'Akhaltsikhe, Liouba Matévossian, a été licenciée. Robert Mouradian, ne maîtrisant pas bien la langue arménienne et de mauvaise réputation, a été nommé à sa place. La police d'Akhaltsikhe, conjointement avec certains éléments criminels sous les ordres de Youri Pogossov, qui occupe actuellement le poste de chef du bureau des Affaires internes du district d'Akhalkalaki, ont eu un comportement violent envers les écoliers et leurs parents qui protestaient contre la décision arbitraire des autorités dans cette affaire.
Précisément en juin 2005, cantonnés dans le district de Tsalka, les membres du groupe d'intervention spéciale du ministère de l'Intérieur de Géorgie ont arrêté la voiture de Vladimir Nazarétian, un jeune homme de 26 ans. Face à ses protestations, les membres des forces spéciales ont ouvert le feu. Au bout du compte, Vladimir a été blessé à la poitrine et à la jambe.
Le 13 août, un groupe composé d'ecclésiastiques géorgiens et d'étudiants, escortés par l'administration et des représentants des forces de l'ordre de la région, se sont rendus au village arménien de Samsar et ont annoncé à la population la décision politique, prise au plus haut niveau, de bâtir un monastère géorgien près du village où se situe une église arménienne du 11e siècle. Le 16 août, après trois jours de pourparlers infructueux, les habitants du village ont été forcés d'expulser les provocateurs.
Les derniers événements se sont produits lorsqu'arrivant de Tbilissi, avec les collaborateurs du fisc géorgien, les agents du ministère de l'Intérieur de Géorgie, sur la demande spéciale de ce dernier, ont ouvert le feu sur des habitants non armés d'Akhalkalaki qui protestaient contre la fermeture sans fondement de plusieurs magasins en ville.


Etes-vous satisfait des représentants du Djavakhk au Parlement géorgien ?

Non, les représentants du Djavakhk sont extrêmement passifs face à la question de la défense des droits de la communauté arménienne. A l'instar des autorités d'Arménie, ils ne voient pas non plus de problèmes politiques au Djavakhk. Lors des débats au Parlement géorgien lors des débats abordant les problèmes les plus graves auxquels la région et les minorités nationales sont confrontées, la position de nos députés arméniens est résolument contraire aux intérêts de la communauté arménienne.

Par exemple, quand a été débattue au Parlement la question de la suppression de l'impôt foncier, qui constitue une part essentielle du budget régional et qui n'est pas versé au budget de l'Etat, aucun de nos députés ne s'est prononcé contre cette abrogation. Ou bien, par exemple, quand le Parlement géorgien a ratifié sous la pression des pays européens la convention-cadre pour la protection des minorités nationales, sans avoir adopté les 10e et 11e articles dans lesquels est reconnu le droit des minorités nationales d'utiliser la langue maternelle, pas un seul des cinq députés ne s'est prononcé contre l'exclusion de ces articles.


Que pensez-vous du projet de construction d'une ligne ferroviaire reliant les villes de Kars, Akhalkalaki et Bakou ?

La population du Djavakhk désapprouve ce projet. En premier lieu, s'il était réalisé, la présence des Turcs s'accroîtrait brutalement dans notre région. A ce propos, j'aimerais citer le fait suivant, inconnu de l'opinion publique mondiale. Dans les années 1918-20, au temps de l'invasion turque après la perpétration du génocide des Arméniens en Arménie occidentale, l'armée turque massacra plus de la moitié de la population arménienne de Samtskhe-Djavakhétie, soit près de 40.000 personnes. Les autorités de la république indépendante de Géorgie, non seulement n'ont pas défendu la communauté arménienne de la région mais ont contribué en réalité à l'extermination des Arméniens en ordonnant de fermer les portes et en empêchant les réfugiés d'entrer dans les districts sécurisés du centre de la Géorgie. Voici pourquoi, pour les Arméniens du Djavakhk, le renforcement dans cette région de la présence des Turcs, ayant perpétré le génocide des Arméniens jusqu'à présent non repenti, est inacceptable.

En second lieu, la réalisation de ce projet peut favoriser l'immigration des Turcs Meskhets au Djavakhk, ce à quoi aspire logiquement la Turquie, malgré le fait que les Turcs Meskhets aient été expulsés du district d'Aspindza où vivent à présent principalement des Géorgiens. Ainsi, ce projet menace directement la sécurité de la population arménienne ; et considérant ce qui est susmentionné, la communauté arménienne du Djavakhk n'autorisera pas sa réalisation.


Avez-vous participé au forum des 23-24 septembre derniers à Akhalkalaki, à l'issue duquel une résolution demandant l'autonomie du Djavakhk a été adoptée par la majorité des organisations présentes ?

Bien entendu, je n'ai pas pu ne pas signer la résolution. J'ai participé, même passivement, au forum pendant lequel ont été débattus les intérêts vitaux de la communauté arménienne du Djavakhk. La création d'une autonomie arménienne, englobant les districts d'Akhaltsikhe, d'Aspindza, d'Akhalkalaki, de Ninotsminda et de Tsalka, paraît être la seule possibilité d'assurer la sécurité physique, démographique et culturelle de la majorité arménienne de la région.

La demande de création d'une autonomie n'est pas seulement soutenue par le Conseil des organisations de Samtskhe-Djavakhétie, comme tentent de le présenter les autorités géorgiennes, mais aussi par l'ensemble de la communauté arménienne de la région. Au sein d'une Géorgie multinationale, la construction d'une structure d'Etat stable n'est possible que sur la base d'un modèle fédéral démocratique où tous les citoyens, indépendamment de leur nationalité, auraient l'égale opportunité de préserver leur identité nationale. Mais aujourd'hui, l'élite politique géorgienne s'est en fait engagée dans la voie du chauvinisme impérialiste de tendance russo-byzantine, laissant aux minorités nationales le choix entre l'assimilation et l'émigration.


Que pensez-vous de l'offre faite aux républiques sécessionnistes d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud, ainsi qu'à l'Adjarie, d'un statut d'autonomie au sein de la Géorgie ?

Si une large autonomie peut être accordée à 20.000 Ossètes sous la pression des armes, pourquoi ce droit serait-il refusé à 150.000 Arméniens vivant dans la seule région du Djavakhk ? Les autorités géorgiennes n'ont pas le droit moral de ne pas satisfaire la demande des Arméniens du Djavakhk. Essentiellement, parce que suite à la dissolution de l'URSS, lors des quatorze dernières années, alors que les autres minorités nationales ont pris les armes contre les autorités géorgiennes, nous avons patienté malgré le fait que la communauté la plus puissante, la mieux organisée et la plus nombreuse soit la nôtre. Encore aujourd'hui, quand se dresse devant nous le spectre du sort de la communauté arménienne du Nakhitchévan, nous patientons. Mais personne ne sait combien de temps durera notre patience…


Existe-t-il, en dehors de la Djavakhétie, d'autres communautés arméniennes significatives en Géorgie ?

Il y a des communautés arméniennes en Adjarie (avant la dissolution de l'URSS, il y avait 25.000 Arméniens, à présent ils ne sont plus que 15.000). A Tbilissi existe une grande communauté qui a toutefois diminué de moitié par rapport à 1991. En outre, dans pratiquement chaque district de Géorgie vivent des Arméniens, partiellement ou intégralement assimilés. Par exemple, dans celui d'Adigueni, dans le village d'Oude, des Arméniens catholiques vivaient auparavant ; à présent y vivent des "catholiques géorgiens", un groupe confessionnel inconnu jusqu'au 20e siècle...


Suite au début du retrait des bases russes d'Akhalkalaki, quel rôle pensez-vous que les Russes vont jouer en Djavakhétie à l'avenir ?

Je voudrais un peu élargir cette question et ne pas seulement aborder l'influence de la Russie, mais aussi celle d'autres grandes puissances. Si, au Djavakhk, les questions politiques commencent à trouver des solutions avec le soutien de l'Union européenne, si l'amélioration des conditions de vie de la communauté arménienne de la région s'amorce peu à peu, si l'Arménien du Djavakhk se sent à égalité en droits et en dignité avec le citoyen géorgien, alors dans ces circonstances, aucun gouvernement ne pourra exercer de pressions extérieures non constructives sur la situation régionale. Mais si toutes ces questions restent dans les mêmes dispositions où elles se trouvent actuellement, alors les pressions extérieures pourraient brutalement s'accentuer.


Quelles solutions envisagez-vous pour sortir le Djavakhk de la crise socio-politique à laquelle il est aujourd'hui confronté ?

Lors de la rencontre des premiers ministres géorgien et arménien, le premier ministre géorgien Zourab Nogaïdeli a déclaré que nous n'avons pas besoin d'aide et que les problèmes socio-économiques sont en mesure d'être résolus. Pourtant, au cours des six derniers mois, pas un seul emploi n'a été créé au niveau local.
A notre avis, les autorités géorgiennes ne sont pas seules en mesure de résoudre les problèmes socio-économiques auxquels est confrontée la région. Pour trouver des solutions, il est nécessaire d'une part, de stimuler l'investissement des Arméniens du Djavakhk vivant à présent en Russie et en Arménie, et d'autre part, d'attirer des ressources de la diaspora arménienne.


La population de la région est-elle satisfaite de la position du gouvernement arménien sur la Djavakhétie ?

Les dirigeants arméniens prétendent que le climat de tension en Samtskhe-Djavakhétie s'explique par les conditions socio-économiques difficiles de la région, et ne voient aucun problème politique.

Je suis persuadé que les autorités arméniennes sont parfaitement informées des violations massives des droits de la minorité arménienne en Géorgie. Cependant, pour maintenir des relations normalisées avec la Géorgie, ils préfèrent ne pas les relever, et déclarent qu'il ne se pose pas de question politique au Djavakhk. Je suppose que très bientôt les autorités arméniennes seront contraintes de changer leur position, sous la pression des habitants d'Arménie, de milliers de Djavakhtsis et des forces patriotiques d'Arménie et de diaspora. Il serait plus rationnel et plus efficace de reconnaître l'existence des questions susnommées et de proposer aux autorités géorgiennes la médiation des structures internationales compétentes de défense des droits de l'Homme afin de résoudre ensemble les multiples problèmes du Djavakhk.


(1) Région à forte population musulmane (Azerbaïdjanais).
(2) Actuel président de Géorgie, élu en janvier 2004 à la suite de la démission d'Edouard Chevardnadze

Entretien publié dans France Arménie, numéro du 1er au 15 décembre 2005.
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© CAUCAZ.COM | Article paru dans l'édition du 13/12/2005 | Par Albertine GIAN


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