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Vytautas Landsbergis : « L’UE serait prête à aider le Caucase du Sud avec plus de conviction s’il y avait davantage de signes d’une ligne politique forte pour l’indépendance et la démocratie »
Article paru dans l'édition du 28/03/2006


Par Lili DI PUPPO à Londres



Entretien avec Vytautas Landsbergis, député du Parti populaire européen et des Démocrates européens au Parlement européen, vice-président de la Délégation aux commissions de coopération parlementaire UE-Arménie, UE-Azerbaïdjan et UE-Géorgie, et ancien président lituanien.



Quels facteurs expliquent les trajectoires différentes suivies par les Etats baltes et les pays du Caucase du Sud après la chute de l’Union soviétique, ainsi que la « transition tardive » dans la région du Caucase du Sud ? Comment les pays Baltes peuvent-t-ils y exporter leur expérience de transition démocratique et d’intégration dans les structures euro-atlantiques ?

La raison principale des trajectoires divergentes suivies par les pays Baltes et ceux du Caucase du Sud est à chercher dans l’histoire, et la situation légale et nationale de ces pays. Après la Première Guerre mondiale, les Etats baltes sont devenus des Etats indépendants, internationalement reconnus et membres de la Ligue des Nations. L’intervention militaire soviétique de 1919 a échoué dans les pays Baltes. Malheureusement, elle a réussi dans le Caucase, et a empêché les pays du Caucase du Sud d’acquérir le même statut que les Etats Baltes dans la Ligue des Nations. Par conséquent, quand la Russie soviétique reconnaît les Etats Baltes comme Etats souverains en 1920, et les occupe par la suite en 1940, ces derniers événements sont vus par la communauté internationale comme une agression et une annexion illégale.

À la fin des années 1980, les pays Baltes avancent vers leur libération et le rétablissement d’une justice historique, et veulent recouvrer leur droit de souveraineté. En comparaison, la violente subordination des républiques caucasiennes est perçue comme la continuité de l’impérialisme russe tsariste. Aussi, la libération du Caucase au début des années 1990 est plutôt perçue comme un mouvement d’auto-détermination, comme l’émergence de nouvelles démocraties, de nations qui désirent être totalement indépendantes de la Russie. Tous ces facteurs contribuent à la transition tardive des Etats du Caucase du Sud.

Ce que les pays Baltes peuvent faire dans les circonstances actuelles est d’exporter leur expérience de construction démocratique par des consultations, des formations, tout en se faisant les avocats des pays du Caucase du Sud au sein des forums européens et transatlantiques. Il s’agit de défendre leurs intérêts en tant que pays européens qui méritent entièrement d’être intégrés aux structures euro-atlantiques. Les pays Baltes sont prêts à prendre ces initiatives si c’est également ce que les pays du Caucase souhaitent.

En ce qui concerne la réponse des pays du Caucase du Sud aux initiatives de coopération, la Géorgie apparaît comme la plus avancée sur le plan de l’auto-détermination et de ses efforts pour devenir un pays européen lié à l’OTAN. Ces efforts sont plus visibles que ceux de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie. Ceci s’en ressent bien évidemment dans la coopération avec la Géorgie.

La Lituanie coopère avec la Géorgie dans le domaine de la réforme du système judiciaire, et il existe également une coopération dans le secteur de la défense. Par ailleurs, la Lituanie veut améliorer ses moyens de communication avec la Géorgie, la communication entre les deux pays étant pour le moment très limitée. Là aussi, la réalisation de ces initiatives dépend également du pays concerné et, de façon plus générale, des progrès économiques.


La coopération avec les pays du Caucase du Sud est-elle une question morale ou stratégique pour les pays Baltes ? Jusqu’où peut-on dire que cette coopération va plus loin qu’un intérêt partagé pour la réduction de l’influence russe dans la région, voire un sentiment « anti-russe » comme certains pourraient le suggérer ?

La coopération entre les pays Baltes et les pays du Caucase du Sud a une dimension morale. Les pays Baltes ont bien compris la dimension morale des liens de coopération quand, à la fin des années 1980, la solidarité internationale les a aidés à résister et à survivre dans le contexte des événements sanglants qui ont suivi l’agonie de l’URSS.

Cependant, cette coopération a aussi une dimension stratégique, liée au contexte de l’extension des démocraties européennes vers l’Est, lesquelles véhiculent aussi le sens d’un bien commun.

Le sentiment « anti-russe » est un terme inapproprié. Les pays Baltes ont toujours essayé de normaliser leurs relations avec la Russie et d’établir des relations d’égal à égal. Les pays Baltes refusent l’interprétation selon laquelle ces comportements relèvent de la provocation et l’antagonisme. Cependant, le problème reste le manque de démocratie et d’une culture politique européenne en Russie.

L’appartenance européenne des républiques sud-caucasiennes n’a pas seulement son origine dans les racines historiques profondes du christianisme en Géorgie et en Arménie, qui est un élément qui les lie à la civilisation européenne depuis des temps très anciens. Aujourd’hui, ils ont aussi une meilleure chance, face à d’autres pays, de construire une démocratie au lieu d’une dictature autoritaire.


Jusqu’où l’Union européenne est-elle prête à s’engager dans la région du Caucase ? Comment les pays Baltes peuvent-ils influencer, de l’intérieur, la politique étrangère européenne ?

L’Union européenne hésite encore. Elle est réticente à s’engager plus fermement dans la région et à montrer plus de consistance et d’initiative dans ses actions. Le Parlement européen est le plus à même, parmi les institutions européennes, de rappeler encore et encore le principe de solidarité entre les nations – ce qui signifie, dans ce cas précis, d’accueillir le Caucase comme une partie de l’Europe. Dans ce contexte, il est important de nous rappeler des mots de Robert Schuman concernant le but de « l’achèvement de l’Europe ».

Les pays Baltes n’ont aucun doute sur l’appartenance européenne des Etats caucasiens, malgré les éventuelles disputes géographiques. Ils sont Européens, et ils progressent dans leur rapprochement avec les standards européens et la coopération avec l’Union européenne.

Cependant, la mentalité politique actuelle en Russie est telle que la volonté prévaut de continuer à garder le Caucase du Sud sous emprise russe, comme une zone d’influence de la Russie. Les autorités moscovites ont déclaré, il y a un an, que l’Ukraine est une « affaire intérieure » de la Russie. C’est tout simplement une absurdité, qui montre que de telles idées restent ancrées dans la tête de ces personnes. C’est aussi le cas avec les pays du Caucase du Sud qui sont traités comme une affaire intérieure russe. Il est possible de dépasser cette mentalité par des efforts communs, à condition que les pays du Caucase se montrent suffisamment forts, qu’ils suivent une ligne politique indépendante et qu’ils soient aidés par l’Union européenne.

Mais il est vrai que l’Union européenne serait prête à aider le Caucase du Sud avec plus de conviction s’il y avait davantage de signes, dans la région, d’une ligne politique forte pour l’indépendance et la démocratie. Si le concept de démocratie est contesté, il est plus difficile alors de soutenir les liens européens de ces pays, parce que la famille européenne est incontestablement une famille de démocraties, et cela doit rester ainsi.

Concernant la situation actuelle en Géorgie, les autorités ont adopté la ligne politique la plus indépendante – ici, vis-à-vis de la Russie - et réalisé des efforts pour construire une démocratie de type européen.

Malgré tout, j’aimerais voir en Géorgie une opposition politique active et efficace, possédant des liens européens forts, ce qui permettrait d’éviter une confrontation de type Est-Ouest. Une opposition pro-occidentale serait certainement utile, cela permettrait à la Géorgie de se rapprocher des standards européens.

En étant le pays le plus proche des standards européens, la Géorgie pourrait servir de modèle pour ses voisins. L’Azerbaïdjan semble suffisamment indépendant de la Russie, mais ce pays est loin d’être une véritable démocratie – ce qui pourrait devenir un obstacle sur la voie de l’intégration européenne. Quant à l’Arménie, c’est le pays du Caucase du Sud qui est le plus dépendant de la Russie.

Je crois que la coopération entre les pays Baltes et les pays du Caucase du Sud est amenée à se développer, mais cela dépend en très grande partie des pays du Caucase eux-mêmes. Les pays Baltes sont prêt pour cette coopération, mais ils aimeraient voir des efforts sincères de la part des pays du Caucase du Sud sur la voie de l’indépendance et d’une réelle orientation pro-européenne.


DOSSIER - Ces Baltes qui veulent exporter à l’Est leur modèle d'intégration à l'Ouest

Dossier coordonné par Célia CHAUFFOUR et Lili DI PUPPO

> Editorial - Par Célia CHAUFFOUR et Lili DI PUPPO

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