Au lendemain de la dislocation de l’URSS, Téhéran a adopté une politique plus pragmatique qu’idéologique vis-à-vis des nouveaux Etats du Caucase et d’Asie centrale. La volonté russe de faire de cet espace une chasse gardée a convergé avec l’anti-américanisme de Téhéran.
Au Caucase, si Téhéran se préoccupe du maintien de l’influence russe, c’est d’abord par crainte d’une déstabilisation régionale par l’affirmation de nationalismes fondée sur des critères ethniques. Par exemple, dans le conflit du Haut-Karabakh, le soutien de Téhéran à l’Arménie chrétienne et alliée de Moscou, face à l’Azerbaïdjan chiite, est notamment dû à la présence d’une importante minorité azérie sur le territoire iranien. Cette position commune russo-iranienne se trouve renforcée par leur volonté conjointe de lutter contre les influences régionales des alliés de Bakou : Washington et Ankara.
Mais, c’est incontestablement l’attitude de retenue adoptée par Téhéran face à la politique de Moscou en Tchétchénie qui a été déterminante dans le renforcement de la confiance russe vis-à-vis de son partenaire iranien. L’abandon du principe proclamé de la solidarité islamique, au profit d’une neutralité passive, se traduit dans la position officielle iranienne qui considère le conflit tchétchène comme une « affaire interne » à la Fédération de Russie.
« L’entrée de l’Iran dans l’ancien espace soviétique s’effectue toujours par la porte russe »
La bonne entente des deux partenaires butte toutefois depuis plusieurs années sur une question épineuse, celle du statut juridique de la Caspienne. Au lendemain de la dislocation de l’URSS en 1991, l’Iran et la Russie ont tout d’abord adopté une position commune défendant le principe du condominium. Il s’agissait de mettre en place une exploitation commune des ressources maritimes. Mais face à l’opposition de l’Azerbaïdjan et du Kazakhstan, et après l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 1999, Moscou s’est progressivement dissocié de Téhéran dans le débat juridique.
Toutefois, l’Iran et la Russie partagent des préoccupations sécuritaires similaires dans la zone Caspienne, concernant notamment la lutte contre le trafic de drogue et le terrorisme. Cela explique le soutien apporté par Moscou à la demande émise par Téhéran en 2005 de participer, en qualité d’observateur, à l’Organisation de la coopération de Shanghai (OCS), mais aussi la volonté russe d’intégrer l’Iran dans son projet de création de forces armées visant à sécuriser la zone Caspienne (CASFOR). Ainsi, l’entrée de l’Iran dans l’ancien espace soviétique s’effectue toujours par la porte russe. Au-delà des intérêts régionaux convergents, la relation Russie-Iran est aussi celle d’un rapport client-fournisseur.
Le marché iranien, un débouché pour les ventes d’armes russes
L’Iran est devenu au début des années 2000 le 3e importateur d’armes russes, après la Chine et l’Inde. À la fin de la guerre Iran-Irak (1980-1988), la République islamique s’est en effet trouvée dans l’obligation de reconstruire ses forces armées. La coopération militaire avec Moscou a été initiée à l’époque soviétique, l’objectif étant alors d’utiliser les ventes d’armes comme un instrument visant à renforcer la présence de l’URSS au Moyen-Orient. La recherche de nouveaux débouchés pour les ventes d’armes est toujours un objectif majeur de la politique extérieure russe. Néanmoins, le haut niveau actuel des cours pétroliers réduit sensiblement la dépendance financière de Moscou vis-à-vis de ses clients en armement.
La dimension politique de la coopération militaire russo-iranienne est primordiale. En effet, si l’objectif poursuivi par Moscou est avant tout commercial, il n’en reste pas moins que l’embargo imposé par Washington à l’Iran restreint l’accès de ce pays au marché international de l’armement. Il s’agit aussi pour la Russie de Vladimir Poutine d’affirmer son indépendance et sa différence par rapport à la politique iranienne de Washington.
Moscou estime que la faiblesse des forces militaires conventionnelles iraniennes permet de poursuivre une coopération militaire avec Téhéran, sans prendre de risque pour la sécurité régionale et internationale. La conclusion d’un contrat de vente de systèmes anti-missiles Tor M-1 à l’Iran, le 4 décembre 2005, a été condamnée par Washington qui craint le renforcement des capacités de défense iraniennes. Ainsi la coopération militaire russo-iranienne constitue un obstacle à la politique iranienne de Washington qui se refuse à abandonner l’option militaire pour résoudre le problème nucléaire iranien.
Sur la sellette, la coopération nucléaire entre Moscou et Téhéran
À l’identique, la coopération russo-iranienne en matière de nucléaire civil suscite une vive opposition de la part de Washington. L’ambitieux programme nucléaire civil iranien revêt de nombreux avantages aux yeux des entreprises russes : l’Agence de l’énergie atomique iranienne a le projet de construire de nouveaux réacteurs, et le budget de construction de la centrale de Bouchehr est de l’ordre de 800 millions à un milliard de dollars. Les dirigeants russes considèrent qu’ils prennent en compte les préoccupations internationales puisque, selon l’accord signé en février 2005, le combustible nécessaire au fonctionnement de la centrale sera fourni et retraité en Russie.
Le cadre juridique de ces coopérations est fixé par le traité de non-prolifération (TNP), dont l’article 4 prévoit que « les parties au traité s’engagent à faciliter un échange aussi large que possible d’équipements, de matières et de renseignements scientifiques et technologiques en vue des utilisations de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques ».
Tant que l’Iran ne se retirera pas du TNP, ou que des preuves définitives attestant de la vocation militaire de son programme nucléaire ne seront pas apportées, le caractère légal de la coopération russo-iranienne sera donc difficilement contestable.
Le lancement du satellite iranien Sinah 1, le 27 octobre 2005, depuis la base de Plessetsk (Russie) avec le lanceur russe Kosmos 3-M, illustre une nouvelle forme de coopération entre les deux partenaires. L’assistance russe apportée au programme spatial iranien pourrait, à terme, devenir problématique pour la sécurité régionale et internationale, car les technologies nécessaires à la mise en orbite de satellites sont identiques à celles utilisées pour le lancement de missiles.
Une coopération des plus sensibles
L’ensemble de ces intérêts convergents a été déterminant dans la définition de la position russe sur la question nucléaire iranienne. La volonté maintes fois répétée par Moscou de trouver une solution négociée et pacifique à la crise sur le nucléaire est indissociable de la défense d’intérêts financiers et commerciaux, mais aussi d’une certaine méfiance vis-à-vis de l’hyperpuissance américaine. Elle s’inscrit également dans un contexte de radicalisation du régime iranien, consécutive à l’élection de Mahmoud Ahmadinejad, qui pourrait rendre plus coûteuse pour Moscou la poursuite de ses coopérations sensibles avec Téhéran.
Si l’entente stratégique russo-iranienne ne semble pas constituer une menace sécuritaire à court terme, la nature sensible des coopérations pourrait s’avérer
in fine potentiellement dangereuse pour la stabilité régionale. Toutefois, la nature asymétrique de cette relation devrait permettre à Moscou de gérer de possibles égarements de son partenaire iranien. Les diplomates iraniens ont d’ailleurs été déçus du vote russe en faveur du transfert du dossier iranien au Conseil de sécurité. La pression est désormais sur Téhéran qui devrait rechercher un compromis avec Moscou, afin de ne pas se priver d’un éventuel soutien russe face aux pressions occidentales.
SOMMAIRE
Dossier coordonné par Célia CHAUFFOUR et Mohammad-Reza DJALILI
Editorial
Par Célia CHAUFFOUR
Téhéran et son environnement régional
Incontournable Moqtada Al-Sadr - Entretien avec Pierre-Jean LUIZARD
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR
Il n’y a pas que l’Iran qui s’infiltre en Irak - Entretien avec Hosham DAWOD
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR
L’Arménie, l’Iran et le gazoduc
Par Vicken CHETERIAN
À contre-courant ?
Par Julien ZARIFIAN
Azerbaïdjan-Iran : la mésentente cordiale persiste, malgré le réchauffement en cours
Par Bayram BALCI
Moscou-Téhéran, entre connivence et méfiance
Par Clément THERME
Entre l’Iran et le Tadjikistan, les jeux d’influence font place à la coopération
Par Frédérique GUERIN
Ahmadinejad-Jintao, un couple fidèle ? Entretien avec Thierry KELLNER
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR
La coopération entre New Delhi et Téhéran promet d’être mise à rude épreuve
Par Debarshi DASGUPTA
L’Iran se méfie de la coopération entre le Pakistan et les États-Unis
Par Mariam ABOU ZAHAB
Les relations entre Ankara et Téhéran à l’épreuve du nucléaire
Par Bayram SINKAYA
Quelles relations avec l'Europe ?
L’Iran, creuset de l’identité diplomatique européenne
Par Frédéric TELLIER
Les Iraniens de l’Ouest - Entretien avec Vida BEHNAM
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR
L'arrière-scène de la politique étrangère iranienne
La politique étrangère de l’Iran à l’épreuve d’Ahmadinejad
Par Mohammad-Reza DJALILI
Qui fait la politique étrangère en Iran ?
Par Kazem ALAMDARI