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L'AUTEUR

Célia CHAUFFOUR
 
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Ahmadinejad-Jintao, un couple fidèle ?
Article paru dans l'édition du 23/04/2006


Par Célia CHAUFFOUR



Thierry Kellner, spécialiste des relations entre la Chine et l’Asie centrale, trace les grandes lignes de l’« amitié » sino-iranienne. L’or noir est bien la couleur dominante de ce tableau très contemporain, mais plusieurs nuances, tirées de la palette du commerce bilatéral (9,5 milliards de dollars en 2005) à celle de la diplomatie pétrolière, viennent épaissir l’enjeu des relations entre une Chine importatrice nette de pétrole et un Iran placé sur la sellette par le dossier du nucléaire.



Peut-on dire que Téhéran courtise la Chine ?

Ce qui est sûr, c’est que la Chine occupe une place centrale pour Téhéran. Les autorités iraniennes ont clairement exprimé le souhait que la Chine devienne le premier client de l’Iran. À l’heure actuelle, les échanges avec la Chine représentent environ 10% du commerce extérieur iranien. À ces intérêts économiques, s’ajoutent des considérations politiques. Car le régime iranien pense qu’en développant ses liens économiques avec la Chine, notamment énergétiques et pétroliers, il s’assure parallèlement un soutien politique et diplomatique de la part de Pékin qui est, il faut s’en souvenir, un acteur international important, membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations unies. Ce calcul iranien n’est pas complètement erroné puisque les autorités chinoises ont effectivement soutenu Téhéran à plusieurs reprises dans le dossier du nucléaire.
Mais le parapluie diplomatique qu’offre Pékin à Téhéran a cependant d’importantes limites. La Chine soigne son image de puissance responsable, et elle ne pourrait pas se permettre de soutenir un Etat comme l’Iran qui aurait un programme militaire nucléaire secret. Ensuite, il ne faut pas oublier que la Chine a des intérêts énormes avec des pays comme les Etats-Unis et les pays de l’Union européenne qui sont ses premiers partenaires économiques.

Ce qui va à contre-courant de l’image généralement véhiculée d’une Chine anti-américaine et proche de Moscou comme de Téhéran…

Cette fois-ci encore, il est question d’image. La Chine aime à se présenter comme une puissance qui est solidaire des Etats du Sud. Pour cette raison, elle a parfois de mal à s’aligner ouvertement sur les positions occidentales, en particulier américaines, même lorsque leurs intérêts coïncident. À y regarder de plus près, dans certains domaines, Pékin a en effet des intérêts qui sont parallèles à ceux des Occidentaux, comme le maintien de la stabilité dans la région du golfe Persique ou encore, en tant que pays signataire du traité de non-prolifération nucléaire (TNP), la protection de ce système. Ce système inégalitaire lui donne en effet un certain nombre d’avantages par rapport à d’autres Etats comme le Japon par exemple. Reconnue elle-même comme puissance détentrice de l’arme nucléaire, la République populaire n’a, à l’instar des pays occidentaux, aucun intérêt à ce que l’Iran se dote de l’arme nucléaire et mette en danger le système international de non-prolifération.

Téhéran et Pékin semblent partager le choix du libéralisme économique et de la rigueur politique. Jusqu’à quel point les modèles chinois et iranien sont-ils similaires ?

Le modèle économique iranien n’est absolument pas libéral. Il était pendant longtemps un modèle totalement centralisé, et les essais de réformes économiques entrepris sous Rafsandjani ont largement échoué. S’il est vrai que les Iraniens sont intéressés par le « modèle chinois », notamment celui des zones économiques spéciales, un problème majeur demeure : le contexte régional de l’Iran diffère radicalement de l’environnement régional chinois qui, lui, était propice à ce type de modèle.
Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la réussite du « modèle chinois » tient aussi à l’existence d’une très large diaspora chinoise qui représente la 3e ou 4e puissance financière du monde. Car si la Chine a ouvert son économie, elle s’est d’abord ouverte sur elle-même, c’est-à-dire sur les Chinois en diaspora, principalement ceux de Hong Kong, de Taïwan et d’Asie du Sud-Est.
L’Iran possède également une diaspora. Mais elle est beaucoup plus circonspecte et méfiante que la diaspora chinoise face au pouvoir en place. On le voit clairement par rapport au commerce. De nombreux commerçants iraniens se sont ainsi installés à Dubaï plutôt qu’en Iran pour des raisons de sécurité. Au niveau de l’application du modèle chinois - si modèle il y a, car il faut savoir que dans le soi-disant « modèle chinois », beaucoup de choses ont été faites par essai -, il faut donc rester prudent. Ce qui intéresse surtout Téhéran dans le « modèle chinois », c’est qu’il combine, jusqu’ici, la réussite économique avec l’absence de réformes politiques.

Sur quels accords clefs repose l’« amitié » énergétique entre Pékin et Téhéran ?

Elle tient surtout au fait qu’une importante partie de l’approvisionnement pétrolier chinois est originaire d’Iran. Selon les années, l’Iran se place au rang de premier ou deuxième pays fournisseur de pétrole de la Chine, en exportant environ 13 à 14% de l’approvisionnement pétrolier chinois. Ce qui intéresse Pékin, c’est bien évidemment une question d’approvisionnement énergétique, mais aussi une question d’opportunités d’investissements pour ses entreprises pétrolières.
Vu de Chine, le marché iranien offre en effet l’avantage de ne présenter qu’une concurrence occidentale limitée en raison de la politique de sanctions américaines. Les compagnies pétrolières nationales chinoises peuvent ainsi espérer bénéficier d’opportunités économiques intéressantes dans le secteur pétrolier iranien. Outre leurs bénéfices économiques, ces investissements pourraient offrir à la Chine la possibilité de contrôler des ressources pétrolières à l’origine, dans un pays échappant de plus à l’influence américaine, ce qui renforcerait la sécurité énergétique de la République populaire. Téhéran et Pékin sont également en pourparlers en ce qui concerne la livraison de quantité importante de gaz naturel liquéfié (GNL) iranien au marché chinois.

Autre point important, il ne faut pas oublier que l’Iran n’est pas la seule source d’approvisionnement pétrolier de la Chine. L’Arabie saoudite est tout aussi importante dans ce domaine. Cette année, Pékin a ainsi importé davantage de pétrole saoudien qu’iranien. Les capacités pétrolières saoudiennes sont en outre bien plus importantes encore que celles de Téhéran. Pékin doit tenir compte de ce facteur dans ses calculs. Le roi Abdallah a d’ailleurs effectué un important déplacement en Chine en janvier 2006. La coopération bilatérale dans le domaine de l’énergie était au centre de cette visite.
Les relations pétrolières de la Chine avec les pétromonarchies du Golfe, en particulier avec l’Arabie saoudite, constituent en fait un frein à l’approfondissement des relations sino-iraniennes. Car l’Arabie saoudite voit évidemment d’un très mauvais œil la perspective d’un programme nucléaire militaire iranien et le renforcement du rôle régional de l’Iran.

À quand remontent les premiers accords pétroliers avec l’Arabie saoudite et l’Iran ?

Les relations pétrolières sino-iraniennes et sino-saoudiennes ont décollé dans la seconde moitié des années 1990. La Chine est un pays importateur de pétrole assez récent - les importations de produits raffinés ont débuté en 1993, et celles de pétrole brut en 1996. La croissance des volumes d’importation de pétrole brut originaires du golfe Persique a cependant été très rapide. Environ 37 % du pétrole brut importé en Chine en 2004 proviennent ainsi de cette région. En effet, la production pétrolière de la région Asie-Pacifique ne suffit pas à assurer l'approvisionnement des pays asiatiques. Ces derniers, y compris la Chine, doivent rechercher leur pétrole ailleurs. Or, le golfe Persique concentre les plus importantes réserves pétrolières prouvées de la planète. Son pétrole est également le moins cher à produire au monde et son coût de transport reste bon marché. À la seule exception du pétrole produit en Asie du Sud-Est, c'est le pétrole le moins cher à transporter vers le marché chinois. C’est ce qui explique la dépendance de la Chine, et des pays consommateurs asiatiques en général, à l’égard du Moyen-Orient et de son pétrole concurrentiel.

Pékin regarde pourtant aussi vers le pétrole kazakh…

La Chine s’intéresse effectivement à ses voisins continentaux en matière d’approvisionnement pétrolier, et plus particulièrement au pétrole kazakh et russe. C’est avant tout une question de diversification géographique et de réduction de la part du golfe Persique dans ses approvisionnements pétroliers. Ces ressources pétrolières présentent aussi l’avantage de pouvoir être acheminées directement sur le territoire chinois, par rail ou par oléoduc, sans passer par des Etats tiers et sans emprunter les voies maritimes qui, elles, sont contrôlées par les Etats-Unis. La dimension « sécurité » de l’intérêt chinois pour les productions pétrolières russes et kazakhes ne doit donc pas être négligée. De même, le renforcement des liens pétroliers rapproche politiquement ces deux pays de la Chine, ce qui n’est pas non plus négligeable en terme de sécurité pour Pékin.

Mais sur la question des réserves et de la production, un pays comme le Kazakhstan, et même la Russie en ce qui concerne les réserves, ne peut pas aujourd’hui être comparé à l’Arabie saoudite ou à l’Iran. L’année dernière, le pétrole kazakh représentait seulement 1% du pétrole consommé en République populaire. Pour l’avenir, la mise en place récente d’un tronçon d’oléoduc entre Atasu au Kazakhstan et Alashankou au Xinjiang (dans le nord-ouest de la Chine) devrait permettre de transporter 10 millions de tonnes (MT) de pétrole par an, ce qui va bien entendu accroître le rôle du Kazakhstan dans l’approvisionnement pétrolier chinois. Quant au grand projet d’oléoduc sino-kazakh entre la Caspienne et le Xinjiang (envisagé pour 2011), il pourra transporter, s’il est mis en place, un maximum de 50 MT de pétrole par an. Or, en 2005, la Chine a déjà importé 130 à 140 MT de pétrole brut, et ses importations devraient continuer à croître dans l’avenir.
Du côté de la Russie, les volumes d'exportations de pétrole brut en direction de la Chine restent actuellement modestes. Ils ont atteint environ 8 MT en 2005, ce qui fait de la Russie le 5e fournisseur pétrolier de la Chine. Ils pourraient cependant croître dans l’avenir (peut-être jusqu’à 15 MT en 2006 selon les autorités russes). On remarquera cependant que Moscou hésite à se lier trop étroitement avec Pékin, comme le démontrent ses hésitations à propos du projet d’oléoduc direct entre la Sibérie et le nord de la Chine (ligne Angarsk-Daqing). Jusqu’à présent, le pétrole russe est en effet livré en Chine via les chemins de fer.
Si le pétrole russe et kazakh représente un moyen non négligeable pour Pékin de réduire sa dépendance à l’égard des pays du Golfe, elle va malgré tout devoir continuer à s’approvisionner dans cette région. D’où l’essor de l’intérêt de Pékin pour la région du golfe Persique depuis la fin des années 1990 - une tendance lourde du système international pour l’avenir - et la mise en place d’une diplomatie pétrolière chinoise à destination des pétromonarchies (Koweït, Emirats arabes unis, etc.), de l’Arabie saoudite, de l’Iran ou encore de l’Irak.

Comment Pékin a réagi à l’élection d’Ahmadinejad ?

Le président chinois Hu Jintao a félicité Mahmoud Ahmadinejad pour son élection. D’autre part, dès le lendemain de son élection, Ahmadinejad a prononcé un discours dans lequel il déclarait sa volonté de poursuivre les excellentes relations qui lient la République islamique et la République populaire. Ahmadinejad a très bien compris que la Chine est un contrepoids qu’il peut essayer d’utiliser face aux Etats-Unis.
Du côté de Pékin, qui mène une politique extrêmement pragmatique, la nature du pouvoir iranien gêne finalement assez peu. Même si, évidemment, il reste à savoir jusqu’où veut aller l’Iran, car si la politique iranienne venait à déstabiliser les pays du Golfe, les intérêts chinois seraient directement touchés. Il y a un équilibre assez subtil dans le jeu de Pékin et Téhéran. Ces deux acteurs s’utilisent mutuellement.

On l’aura compris : les échanges sino-iraniens tournent essentiellement autour du pétrole. Mais pas seulement…

La Chine est en effet un partenaire économique très important pour l’Iran, au-delà du pétrole. Le commerce bilatéral a atteint 9,5 milliards de dollars en 2005. Les exportations pétrolières représentent environ la moitié de ces échanges. Des produits iraniens, je pense notamment aux ressources minérales, commencent à arriver jusque sur le marché chinois. Pour l’avenir, ce secteur intéresse particulièrement l’économie chinoise, grande consommatrice de matières premières.
Quant aux produits chinois, ils pénètrent en nombre le marché iranien, soit directement, soit via Dubaï. Il s’agit essentiellement de produits manufacturés qui inondent littéralement le marché iranien. Vu de Chine cependant, l'Iran n’est qu’un partenaire commercial très secondaire. Les échanges avec Téhéran ne jouent qu'un rôle mineur dans le commerce extérieur chinois, sans rapport avec les volumes d'échanges Chine-Union européenne, Chine-États-Unis ou Chine-Japon.
Les entreprises chinoises sont néanmoins très actives en Iran dans le secteur des infrastructures, des mines, de la construction, des aciéries, de la construction navale, des transports, etc. Ces activités ont fait de la Chine un des plus importants investisseurs étrangers en Iran. Pékin est également devenu un fournisseur de technologies et de savoir-faire pour le secteur pétrolier iranien.
Aujourd’hui, on compte plus de 100 projets chinois en cours de réalisation en Iran. Des centaines d’autres sont en négociation. Signe du dynamisme chinois, le métro de Téhéran a été construit en grande partie par des compagnies chinoises ! Étant intéressé par le renforcement de ses relations politiques et économiques avec la Chine, le régime iranien a tendance à favoriser les compagnies chinoises dans les appels d’offres locaux.

Que sait-on de la coopération militaire entre Pékin et Téhéran ?

La Chine est un grand fournisseur d’armes pour l’Iran. À l’heure actuelle, elle occupe la deuxième place, loin cependant derrière la Russie. D’autre part, jusqu’en 1997, il y a eu une coopération officielle entre Pékin et Téhéran dans le domaine du nucléaire civile. Après 1997, les livraisons par la Chine de matériels sensibles à l’Iran ont officiellement été suspendues. Mais le régime chinois a, semble-t-il, rencontré certaines difficultés à arrêter le transfert vers la République islamique de technologies sensibles aussi bien dans le domaine militaire que nucléaire.
Les Etats-Unis ont ainsi pris des sanctions contre une série de compagnies chinoises entre 1997 et 2005. Aujourd’hui, aux dires de certains experts, des entreprises chinoises privatisées, mais qui seraient toujours en lien étroit avec les autorités chinoises, continueraient à entretenir des relations avec Téhéran dans des domaines sensibles. Cependant, il s’agit là d’un grand point d’interrogation.


SOMMAIRE

Dossier coordonné par Célia CHAUFFOUR et Mohammad-Reza DJALILI

Editorial
Par Célia CHAUFFOUR



Téhéran et son environnement régional

Incontournable Moqtada Al-Sadr - Entretien avec Pierre-Jean LUIZARD
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR


Il n’y a pas que l’Iran qui s’infiltre en Irak - Entretien avec Hosham DAWOD
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR


L’Arménie, l’Iran et le gazoduc
Par Vicken CHETERIAN


À contre-courant ?
Par Julien ZARIFIAN


Azerbaïdjan-Iran : la mésentente cordiale persiste, malgré le réchauffement en cours
Par Bayram BALCI


Moscou-Téhéran, entre connivence et méfiance
Par Clément THERME


Entre l’Iran et le Tadjikistan, les jeux d’influence font place à la coopération
Par Frédérique GUERIN


Ahmadinejad-Jintao, un couple fidèle ? Entretien avec Thierry KELLNER
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR


La coopération entre New Delhi et Téhéran promet d’être mise à rude épreuve
Par Debarshi DASGUPTA


L’Iran se méfie de la coopération entre le Pakistan et les États-Unis
Par Mariam ABOU ZAHAB


Les relations entre Ankara et Téhéran à l’épreuve du nucléaire
Par Bayram SINKAYA



Quelles relations avec l'Europe ?

L’Iran, creuset de l’identité diplomatique européenne
Par Frédéric TELLIER


Les Iraniens de l’Ouest - Entretien avec Vida BEHNAM
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR



L'arrière-scène de la politique étrangère iranienne

La politique étrangère de l’Iran à l’épreuve d’Ahmadinejad
Par Mohammad-Reza DJALILI


Qui fait la politique étrangère en Iran ?
Par Kazem ALAMDARI






© CAUCAZ.COM | Article paru dans l'édition du 23/04/2006 | Par Célia CHAUFFOUR


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