Le Sud-Caucase compte plusieurs conflits régionaux. Pourquoi avoir choisi l’Abkhazie ?
Après la guerre civile de 1991-92, j’ai eu l’occasion de rencontrer des Géorgiens qui m’ont évoqué les grands bouleversements de l’époque. Mon envie de tourner un film sur place était née.
En 2001, au hasard de recherches réalisées pour une émission télévisée sur Edouard Chevarnadze, j’ai mené une recherche plus approfondie sur l’Abkhazie. J’ai été fascinée par cette petite enclave coupée du monde.
Au départ, l’intérêt était plus géopolitique. J’avais d’abord essayé de préparer un film sur les enjeux géopolitiques du Caucase en prenant pour exemple cette petite enclave, en quelques sorte un petit laboratoire de géopolitique moderne pour analyser les rapports de forces.
Au gré de mes recherches, je suis tombée sur des textes plus littéraires, sur des photos et des entretiens d’intellectuels et artistes de la scène théâtrale. J’avais lu l’entretien d’une metteur en scène agée qui avait des paroles très belles pour raconter le « Soukhoumi » de son enfance ; un rapport très charnel et nostalgique avec ce petit paradis des bords de la mer Noire empreint d’une certaine idée de cette société soviétique et cosmopolite.
Le reportage s’est construit sur un an, avec plusieurs voyages de repérage. Ma démarche était d’explorer ce que c’était de vivre charnellement dans un contexte particulier.
Le premier voyage m’a permis d’appréhender mon film. J’y ai trouvé une grille des principaux enjeux. J’ai également rencontré les personnes qui deviendraient les clés de mon documentaire : leur vie était symptomatique de l’histoire de l’Abkhazie.
Puis, je suis retournée à plusieurs reprises pour m’intéresser, en marge du film, à la question de la société civile et de la diplomatie populaire.
Quelles sont les caractéristiques de vos personnages ?
Au cœur du film, il y a trois personnages : un couple réfugié à Tbilissi et Ira, la meilleure amie d’enfance de Lali, perdue depuis la guerre par cette frontière invisible qui les sépare. Il y a aussi Margarita, une vieille dame qui vit à Soukhoumi et qui est l’incarnation de cette société en ruine et à la dérive. Et enfin, un jeune abkhaze, vétéran de la guerre et représentant de la société civile abkhaze.
L’idée était de balayer l’essence des enjeux actuels de l’Abkhazie, sa réalité en les incarnant très fortement par la sensibilité et les émotions de plusieurs personnes.
Qu’avez-vous retenu de vos différentes rencontres?
Il y a évidemment différentes choses. Mais une ligne me tient extrêmement à cœur, celle de montrer que si ces guerres ont un coté parfois incompréhensible de l’extérieur, elles ont malgré tout une réalité et des conséquences très humaines sur le terrain. Les réduire à un affrontement entre soldats en kalachnikov est une erreur, tout comme réduire ce séparatisme à une petite enclave manipulée par Moscou.
Même s’il existe plusieurs niveaux de lecture pour montrer ce conflit, j’ai opté pour une meilleure compréhension de la réalité humaine après une guerre et dans une situation de « ni guerre, ni paix » depuis dix ans.