Iran, une “révolution colorée” en cours?
Article paru dans l'édition du 21/07/2009
Par Bruno DE CORDIER
Traduit en français par Nicolas LANDRU
Dans quelle mesure les protestations récentes contre le résultat des élections et le régime en Iran ont-elles été spontanées et indépendantes? Le fait que le régime les fustige en tant que conspiration organisée par les services de renseignements occidentaux et par Israël pour déstabiliser le pays ne s’avère pas vraiment une surprise. Un bon nombre de théories du complot d’origines variées circule sur internet. En même temps, il n’y a pas non plus de raison d’être naïf. Assis sur une montagne de gaz et de pétrole, situé comme il l’est entre le Golfe et l’Eurasie, l’Iran est trop stratégique. Pour beaucoup d’Iraniens, ceci est un élément de la tragédie du pays. Cela aide aussi à expliquer pourquoi à travers l’histoire moderne du pays plusieurs dirigeants, à commencer par le Premier Ministre Mossadeg, ont été déposés par une forme ou une autre de manipulation extérieure. Aujourd’hui, différents groupes, de parts de la diaspora iranienne liée à des groupes aussi variés que les Pahlavis ou les « néoconservateurs » frustrés, essaient de capitaliser ce qui se passe en Iran même.
Il y a eu plusieurs cas récents de changement de régime à la suite de mouvements de protestations soutenus à l’extérieure, et il y a ceux qui voient ces évènements comme une forme de guerre par procuration. A la mi-2008, le Washington Post notait que l’ancienne administration américaine avait prévu quelques 400 millions de dollars pour financer une série d’activités contre le régime iranien, allant de l’espionnage nucléaire à diverses formes de soutien aux opposants du régime et à des minorités comme les Sunnites dans le sud-est de l’Iran.
Cela ne signifie pas que tout ce qui s’est passé en Iran dans les dernières semaines a été sournois ou que c’est seulement une question de manipulation cynique orchestrée par une structure de renseignement ou une autre. Etant donnée la situation économique, qui a empiré avec la chute des prix du pétrole, la frustration et le mécontentement existent certainement dans les couches populaires. De plus, après trente ans de république islamique, une génération entière n’a jamais connu la dictature Pahlavi ; elle a des aspirations différentes et est aliénée de la ligne révolutionnaire officielle.
Certains y voient une version iranienne des dites “révolutions colorées” qui se sont produites au début des années 2000 en Yougoslavie et dans différentes ex-républiques soviétique. Mais les évènements d’Iran peuvent-ils être comparés aux manifestations (quasiment) pacifiques qui ont précipité la chute du dictateur yougoslave Milosevic et amené en Géorgie le président pro-occidental Saakachvili au pouvoir? A première vue, il existe en effet un certain nombre de similarités. Le mécontentement populaire, combiné à une situation économique terrible, la corruption et l’abus de pouvoir sont indubitables. Les mouvements de protestations se sont déclenchés après des fraudes évidentes ou supposées lors d’élections dans lesquelles l’opposition et une partie de la population avaient placé de grands espoirs. La capitale est alors secouée par des manifestations menées principalement par les étudiants et la classe moyenne. Enfin, il y a une utilisation répandue de nouvelles technologies de communications comme les téléphones portables, Internet et, en Iran, Facebook et Twitter.
Cela dit, il existe aussi un bon nombre de différences. D’abord, les révolutions colorées pro-occidentales semblent avoir eu plus de succès dans des Etats défaillants ou fragmentés. En Yougoslavie, Milosevic venait de perdre le Kosovo. Dans la Géorgie prérévolutionnaire, le président vieillissant était instrumentalisé politiquement par un essaim de groupes criminels locaux, à une époque où le gouvernement local avait perdu le contrôle des régions séparatistes de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. On ne peut pas appeler l’Iran un Etat défaillant ou fragmenté, à moins que le séparatisme contre le régime ne se développe furieusement dans les mois et années à venir.
Deuxièmement, et de manière plus importante, les révolutions colorées à Belgrade et en Géorgie étaient menées par des groupes d’opposition, des organisations médiatiques et non gouvernementales qui avaient été actifs dans le pays depuis des années avec un soutien financier et technique ouvert de diverses fondations et programmes de soutien à la société civile, originaire des Etats-Unis, et moins amplement dans l’Union Européenne. C’est bien moins le cas en Iran. Bien qu’il y ait certains groupes d’opposition couverts ou semi-couverts qui bénéficient de soutien financier et autre de l’extérieur – qui et où exactement est difficile à localiser - , ils ne peuvent être comparés aux programmes de société civile des pays post-communistes opérant ouvertement et financés de l’extérieur.
Les révolutions colorées tentées et réussies et les changements de régime en Yougoslavie et dans plusieurs anciennes républiques soviétiques ont produit une bonne part de “romantisme de velours”, mais elles étaient souvent le résultat d’une lutte de pouvoir parmi les élites politiques et économiques des pays eux-mêmes. Un conflit intra-élite existe aussi en Iran. Les radicaux, autour du leader suprême Khamenei et du président Ahmadinejade, qui bénéficient d’un certain degré de soutien parmi la classe ouvrière rurale et urbaine, y sont opposés aux “oligarques iraniens”. Ceux-ci, autour de Rafsandjani, désirent étendre leur intérêt économique en modernisant l’économie comme en Chine et dans certains Emirats du Golfe, tout en maintenant le régime plus ou moins intact.
S’ajoute à ce mélange l’intelligentsia, autour de Moussavi et Khatami. Ils sont fatigués de l’isolement international et ont le soutien acquis d’une part de la jeunesse urbaine de la classe moyenne. On ne sait ce qui pourrait ou ne pourrait pas se produire en dehors de Téhéran Nord, dans des lieux comme le bastion de Moussavi, Tabriz, qui était un point brûlant pendant la révolution de 1979. Enfin, mais non des moindres, les révolutions colorées en Yougoslavie et en Géorgie ont réussi parce que la police et l’armée sont finalement restées sur la touche. En Iran, c’est le comportement de la milice Basidji et des puissants Pasdaran ou Gardes Révolutionnaires qui sera le facteur déterminant. Un changement se produira tôt ou tard. Mais comme certaines révolutions colorées dans l’ex-URSS, l’issue pourra bien surprendre (et sans doute décevoir) les idéalistes et autres hérauts du changement de régime.
© CAUCAZ.COM | Article paru dans l'édition du 21/07/2009 | Par Bruno DE CORDIER
|