Asie centrale : dans le nouveau « Grand Jeu », la Russie mène aux points {3/3}
Dépêche publiée le 28/09/2006
Par Par Jean GRANOUX, d'après "Russia sets the pace in energy race" par M K BHADRAKUMAR (© Asia Times)
28 septembre 2006 - Lors de sa visite à Washington en juillet et à la suite de ses entretiens avec les responsables américains, le ministre des affaires étrangères du Kazakhstan, Kasymzhomart Tokayev, a déclaré : "tout projet qui vise à construire un oléoduc sur le fond sous-marin de la Caspienne est une question complexe, dès lors qu’il est nécessaire d’avoir l’approbation des Etats littoraux, à tout le moins. Le Kazakhstan est en faveur d’une coopération multilatérale dans le processus. Il est sûr que nous souhaitons disposer de nouvelles voies d’acheminement du pétrole et du gaz sur le fond sous-marin de la Caspienne, mais nous devons prendre en compte les points de vue des autres Etats, en particulier celui de la Russie, qui est notre partenaire stratégique et notre plus proche allié".
Bref, à l’approche de l’hiver, la dépendance de l’Europe face aux livraisons de gaz par les tubes russes reste intacte. Plus important, les perspectives pour l’Union européenne d’accéder, même avec un fort soutien des Etats-Unis, à une quelconque source d’approvisionnement direct en provenance d’Asie centrale restent sombres dans le future prévisible. Les pays européens n’ont pas d’autre option que de nouer des contrats à long terme bilatéraux directement avec la Russie, ce qui ne laisse évidemment aucun champ à Washington pour assurer une médiation ou un contrôle.
En même temps, Moscou ne peut pas ignorer qu’une panique à la demande pour le gaz en Europe, grâce aux craintes de défauts de livraison de gaz, ne peut que faire encore monter les prix. Un commentateur russe écrivait récemment, non sans satisfaction : "aujourd’hui, le souci majeur de l’Europe en matière énergétique, c’est d’augmenter ses contrats à long terme avec Gazprom".
Les implications de tout ceci sont lourdes quant à la pérennité de la primauté "atlantique" de Washington.
Par exemple, la Hongrie faisant fi des avis américains, alors qu’elle depend de la Russie pour plus de 80% de ses besoins de gaz, va vraisemblablement accepter la proposition de Gazprom de construire la seconde section du Blue Stream Pipeline (qui va actuellement de Russie en Turquie) afin de poursuivre jusqu’à la Hongrie, puis à l’Europe du sud-est.
Si cela devait se produire, c’est encore un projet de gazoduc soutenu par Washington, le projet Nabucco, depuis la Turquie jusqu’en Autriche (puis en Bulgarie, en Roumanie et en Hongrie) - prévu pour diversifier les approvisionnements de gaz de l’Europe et pour permettre au gaz d’Asie centrale d’atteindre l’Europe de l’est et du sud-est, en évitant le territoire russe - qui serait précipité. Il est certain que Washington a de bonnes raisons d’être déçu par le premier ministre socialiste hongrois Ferenc Gyurcsany.
Paradoxalement, du point de vue de l’Union européenne, dans ce scénario catastrophe de dépendance toujours croissante vis-à-vis des ressources énergétiques russes dans la décennie à venir, la seule solution réaliste se situe dans le volet iranien de la politique énergétique européenne.
Clairement vers 2015-2020, l’UE fera face à un sérieux déficit gazier, même si la Russie continue ses livraisons et même en élève le niveau. L’Iran devient dès lors un enjeu en termes de sécurité gazière de l’Europe (impossible de poser un gazoduc depuis le Qatar jusqu’en Europe, sauf à passer par les territoires instables de l’Irak et de l’Arabie séoudite).
Quant à l’Iran, sa préférence va et ira toujours à vendre son gaz à l’Europe. Un gazoduc vers l’Europe via la Turquie ou via le Sud-Caucase ferait de ce rêve une réalité. L’ironie veut que l’Iran partage les réticences de l’UE (comme des Etats-Unis) à propos du renforcement de Gazprom en Asie centrale. Il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour réaliser que l’Asie centrale représente une ligne de front particulièrement sensible entre l’Iran et Gazprom.
Les conséquences stratégiques sont gigantesques. L’UE l’a compris, mais ne peut guère en tirer parti ; les Etats-Unis l’ont aussi compris mais n’agira pas ; et la Russie a compris que ni l'UE, ni les Etats-Unis n’y feront rien.
Et ceci est sans doute possible un facteur critique de divergence dans les attitudes respectives de la Russie, de l’UE et des Etats-Unis vis-à-vis du dossier nucléaire iranien.
Bien que la Russie ait certainement intérêt à une solution de la crise avec l’Iran, Moscou aura motif à être soucieux devant un accord UE-Iran qui pourrait conduire à un dialogue amélioré en matière énergétique entre les deux protagonistes, car cela rendrait l’Iran rival de la Russie sur le marché européen du gaz.
Quant à Téhéran, on comprend parfaitement que la préférence doit aller à traiter avec l’Europe occidentale plutôt qu’avec la Russie. C’est pourquoi Téhéran a opté pour l’indépendance dans sa politique gazière et a soigneusement tenu Gazprom à l’écart de ses gisements gaziers du Pars méridional.
Le seul aspect positif pour les Etats-Unis dans cet horizon sombre de manoeuvres russes sophistiquées et rapides sur le théâtre des opérations énergétiques de la Caspienne et de l’Asie centrale est que la Chine joue un rôle de plus en plus actif dans la région. Les intrusions chinoises dans le secteur énergétique au Kazakhstan, au Turkménistan et en Ouzbékistan commencent à menacer la position dominante de Gazprom en Asie centrale.
Tout d’abord, l’"option chinoise" ouvre tout simplement le champ du possible pour les manœuvres des pays d’Asie centrale. Achkhabad, par exemple, a obtenu quelques avantages dans ses négociations avec Gazprom tout simplement parce qu’un accord gazier massif avait été signé avec la Chine en avril.
Selon les termes de l’accord signé en avril, le Turkménistan est censé fournir à la Chine 30 milliards de mètres cubes de gaz par an pendant trente ans à compter de 2009. La proposition de Poutine de créer un "club de l’énergie" à l’intérieur de l’Organisation de Coopération de Shanghai (SCO), lors du dernier sommet du SCO en juin, était certainement déclenchée par le souci de voir les pays exportateurs de gaz et de pétrole qui font partie du SCO de se lancer dans une concurrence vis-à-vis des marchés prometteurs, la Chine en particulier. Moscou voudrait que les producteurs et les consommateurs d’énergie qui font partie du SCO coordonnent leurs initiatives en matière de projets de production et de transport communs.
En conclusion, le Grand Jeu de la Caspienne est truffé de graves contradictions à plusieurs niveaux. D’une part, la Russie est en opposition à l’UE et aux Etats-Unis pour le contrôle des flux énergétiques d’Asie centrale vers les marchés occidentaux. Mais après avoir mis à mal, pour l’instant au moins, les derniers plans de l’UE et des Etats-Unis d’accéder à la source énergétique de la Caspienne en court-circuitant la Russie, la Russie se retrouve avoir des intérêts communs avec l'UE au titre de la sécurité à assurer aux approvisionnements énergétiques du marché européen.
Les Etats-Unis se retrouvent marginalisés, voire hors-jeu, pendant que les pays européens négocient activement leurs approvisionnements avec la Russie, de façon bilatérale.
Pour l’UE, la source alternative viable de gaz, c’est l’Iran. Mais la politique de son allié américain de quasi-blocus de l’Iran empêche à court terme toute possibilité pour Bruxelles d’amorcer un quelconque dialogue sérieux avec Téhéran. D’autre part, en évinçant l’Iran du marché européen, la Russie et les Etats-Unis se retrouvent en communauté d’intérêts en un moment critique, bien que Washington doive être conscient que la seule possibilité réaliste de réduire la dépendance de ses alliés européens face aux approvisionnements énergétiques de la Russie serait d’autoriser l’Iran à pénétrer le marché européen.
On retrouve la Russie et la Chine en concurrence pour l’accès aux réserves énergétiques de l’Asie centrale, alors que les pays exportateurs d’Asie centrale gagnent en liberté de manœuvre, en jouant la Russie contre la Chine, pour obtenir de meilleurs prix pour leur pétrole et leur gaz. Et tout cela se passe alors que les trois protagonistes sont membre de cet ambitieux forum de coopération régionale qu’on appelle la SCO.
Dans la mesure où les Etats-Unis ont compris qu’ils étaient le perdant désigné face à la Russie dans la course à l’énergie de la Caspienne, ils tiennent à se coordonner avec la Chine et l’Inde en établissant une plateforme commune aux "pays consommateurs d’énergie". Mais Washington réussira-t-il à prendre le dessus sur le nationalisme économique des géants asiatiques, alors qu’il a lamentablement échoué à dicter sa route à l’UE ?
Après tout, l’Inde vient de faire une violente campagne contre la démarche de Washington qui consistait à accroître les droits de vote dela Chine au Fonds Monétaire International (FMI).
De même, la Chine et l’Inde marcheront-elles dans le jeu américain d’opposer leurs soucis de sécurité énergétique aux intérêts vitaux du brutal fournisseur russe d’énergie ? La réunion des pays consommateurs d’énergie à Pékin la semaine prochaine sera suivie attentivement à Moscou.
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